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vendredi 25 janvier 2019

Jamais avant le coucher du soleil

Johanna Sinisalo : Jamais avant le coucher du soleil
Ennen pvänlaskua ei voiäi (2000)
éd. Actes Sud, 2005
trad. Anne Colin du Terrail, couv. Yoshitomo Nara

Dynamique photographe de pub, Ange vit en solitaire stressé. Un soir, il sauve des bottes d'une bande de jeunes quelque chose qui ressemble fort à un animal blessé. Mais ce qu'il recueille dans son appartement est un enfant troll, perdu certes mais sauvage, et d'une violence inquiétante.
Commencent alors d'une part une enquête discrète sur ces êtres que nombre de documents ne disent pas imaginaires mais bien réels et, d'autre part, une partie de cache-cache avec les amis, les collègues de travail et les voisins d'immeuble.
Au quotidien du photographe, qui tient peut-être l'occasion de réaliser les photos de sa vie mais doit dissimuler l'existence de son troll, se mêlent ainsi des données qui, progressivement, lui confirment que ce qu'il vit n'est pas un rêve mais une réalité dangereuse à laquelle il va bien falloir trouver une solution... forcément radicale.
Avec son tout premier roman, Johanna Sinisalo s'interroge sur ce qui sépare le genre animal du genre humain en se servant de différents thèmes importants (le sexe, le sentiment amoureux, (1) et la condition de la femme pour ceux que j'ai relevés).
Si j'ai trouvé le ton de l'autrice moins féroce que pour Avec joie et docilité, on retrouve ici le regard ironique et sévère qu'elle pose sur notre société. Johanna Sinisalo observe méticuleusement ses semblables et s'amuse à les confronter vigoureusement à leurs contradictions. Le sujet « dérangeant » de Jamais avant le coucher du soleil s'y prête à merveille et il m'a semblé retrouver cet usage des contrastes et des oppositions, cet angle de vue décalé afin de mieux voir, l'humour grinçant et cette absence de « politiquement correct ».
La cerise sur le gâteau étant que cette malicieuse autrice semble bel et bien parvenue à provoquer la même chose chez ses lecteurs (des contradictions). En effet, bien que ce roman ait eu une plutôt bonne réception de la part de ces derniers, j'ai l'étrange sentiment qu'il fait partie de ces livres trop vite lus voire mal lus.
Les interprétations sont des plus diverses et variées (2), contradictoire parfois, (3) les réactions curieuses (4) et les avis (5) et autres commentaires en aparté décapants. (6) Mais tous ou presque ont bien aimé... alors que le bouquin semble totalement différent pour chaque lecteur. Une énigme.
Alors... Au risque de me tromper, pour la pédophilie et la zoophilie, (7) je ne pense pas. Pessi est un troll, un animal. La plupart du temps, il se comporte comme un chat. Aucun doute possible sur sa nature. Par ailleurs, l'attirance sexuelle qu'éprouve Ange pour Pessi est expliquée dans le roman (par le biologiste), tout du moins une explication rationnelle est avancée. (8)
Toujours au risque de me tromper, j'ai également vu, dans les extraits de la documentation que lit Ange pour parvenir à maintenir Pessi en vie après l'avoir secouru, des textes réels. Certes, j'étais tout d'abord persuadé qu'il s'agissait de textes fictifs, puis les dates m'ont fait douter. Une petite recherche m'a appris que certains des auteurs et titres d'ouvrages mentionnés existaient réellement. (9) Après coup, j'y vois encore une opposition entre l'énergie dépensée à étudier ce qui semble être des chimères et le peu d'intérêt que semble susciter les violences faites aux femmes.
Pour ce qui est de « l'animalité qui est en nous » (hum...), il en est effectivement question mais ce n'est pas en Pessi ou Ange qu'elle s'incarne. L'animal vit au premier étage. Lui, sans la moindre équivoque, incarne le porc tel qu'on le balance avec raison de nos jours. Et, aux yeux de ce dernier, Palomita incarne également la condition animale.
Des contrastes et des oppositions, donc. (10)
Bref, toutes les perches tendues ont fonctionné.
Si tous les auteurs féministes sont lus de cette manière, je comprends mieux pourquoi cette cause n'avance pas.

(1) Pour ce que ça veut dire... Étroitement liés au sexe, on trouve donc ce fameux sentiment amoureux (?) et la reproduction. Mais, à mon sens, il s'agit de trois sujets aussi distincts qu'indissociables. Trois sujets qui n'ont absolument rien à voir entre eux, si ce n'est d'être étroitement liés et d'une importance équivalente. Malheureusement, cette promiscuité, et bien souvent la difficulté d'en parler avec franchise et sincérité, font qu'une effarante majorité de personnes mélange le tout joyeusement et y ajoute hardiment de nombreuses convictions aussi personnelles qu'erronées.
Visiblement, le genre humain s'éteindra bien avant de parvenir à se comprendre lui-même. Les conditions effroyables de la femme et des homosexuels (à qui l'on refuse le statut d'être humain, pour résumer) ont encore, à mon grand désarroi, du pain sur la planche.
(2) Certains ont aimé le côté « documentaire animalier », d'autres y ont vu d'autres choses... diverses et variées.
(3) « Pour lecteurs avertis », trouve-t-on dans l'une des critiques que j'ai pu lire. Plus loin, sur le même site, une autre annonçait « Un roman pour tout âge, pour les passionnés des splendeurs polaires ou pour les non-initiés qui veulent s'immiscer dans l'univers du Grand Nord à la recherche des Vikings et des Trolls ».
(4) « [...] je n'ai pas envie de lire de livres sur les "gentils pédophiles" ».
(5) « C'est un roman très prenant, rendant hommage à la douceur de la fourrure du petit troll, à ses yeux qui brillent dans la nuit, à ses griffes terribles et à son instinct que rien n'arrête ».
(6) « [...] puis finit par tomber amoureux [de la créature], alors que, par ailleurs, son cœurou plutôt son cul, pour être plus précisbalance entre [...] ». Certains qualifiant donc Ange, le personnage principal, de pédophile, d'autres de zoophile. En aurait-il été de même si Ange n'avait pas été homosexuel ou avait été une femme, quels que soient le sexe et le nombre de ses partenaires et quelles que soient les orientations sexuelles de tout ce beau monde ? Je n'affirme rien, je me pose simplement la question.
(7) Voir la note (6). (Ah, ah, ah, je vous ai eus !)
(8) Relisez attentivement la page 303 et les suivantes. De cela, il est question tout au long du roman. Qu'est-ce qui a bien pu autant vous choquer ? L'éjaculation incontrôlée d'Ange ? Il est pourtant clair que cela arrive malgré lui et que cela le laisse tout aussi profondément perturbé que par son comportement général lorsqu'il est en présence de l'animal.
(9) Yrjö Kokko, Bruce Chatwin et Selma Lagerlöf semblent être de vrais auteurs et les titres des ouvrages dont sont issus les extraits semblent exister. Néanmoins, un terrible doute m'assaille : ai-je raison ou bien suis-je enfin prêt à m'autoproclamer philosophe et penseur ?
(10) Allez zou, une dernière, pour la route : page 170, l'intervention du professeur Soikkeli qui, bien que le prénom soit différent, semble être cette personne. N'oubliez pas de relire la page 170...

jeudi 31 mai 2018

Avec joie et docilité

Johanna Sinisalo : Avec joie et docilité
Auringon ydin (2013)
éd. Actes Sud, 2016 
trad. Anne Colin du Terrail, couv. Chez Gertrud

République eusistocratique de Finlande, 2013. La nation a pris en compte ses erreurs historiques.
La stabilité sociale et la santé publique sont désormais les valeurs prédominantes. Tout ce qui procure du plaisir ou est susceptible de causer une quelconque dépendance est formellement interdit, y compris le café. À une exception près : le sexe. La distribution de sexe  un produit de consommation essentiel à la paix sociale doit être aussi efficace que possible. À cet effet, le corps scientifique gouvernemental a généré une nouvelle sous-espèce humaine, les éloïs. De type blond, réceptive et soumise, l'éloï est jugée apte pour le marché de l'accouplement et sera vouée à favoriser par tous les moyens le bien être de son époux. Les morlocks, en revanche, éléments de la population féminine jugés trop indépendants et difficilement domesticables, sont une espèce en voie de disparition. Stérilisées dès leur plus jeune âge, elles constituent un réservoir de main-d'œuvre affectée à des tâches de nature répétitive.
Vanna est née avec les traits d'une éloï mais le caractère d'une morlock et réussit, au prix de mille efforts, à se faire passer pour une éloï. Mais la comédie risque d'être de courte durée, l'intelligence et la curiosité se laissent difficilement dompter...
Avec beaucoup de finesse, Johanna Sinisalo nous invite à nous interroger sur les mécanismes de la manipulation des masses et la place de la femme dans nos sociétés. Un thriller dystopique aussi troublant que ludique par la reine du finish weird.
Sous la forme réussie mais trompeuse d'une fable dystopique (1) remarquablement agencée, toute en contrastes saturés et oppositions outrées, Johanna Sinisalo nous propose une vision coup de poing de travers et dérives aberrantes que peuvent présenter nos sociétés.
Le propos n'est pas nouveau mais, pour une fois, le politiquement correct n'a pas eu droit au chapitre et, ne cédant pour ainsi dire jamais à la facilité de se révolter de manière on ne peut plus légitime, l'autrice, sans fard (!), sans le moindre recul, sans le plus petit filtre, nous balance à la tête des images et des situations qui n'ont rien d'irréel mais dont toute l'absurdité est mise en avant, outrée, surexposée.
Ce n'est pourtant rien d'autre que le monde, tel que nos ancêtres et nous-mêmes l'avons connu à différentes époques dont la présente, qui nous est décrit. À mon sens, (2) l'adoption de cet angle de vue bien particulier sur les choses fait une grande différence : Sinisalo se moque, juge très sévèrement tout en offrant un texte très souvent hilarant si l'on prend le recul nécessaire. (3)
Si le patriarcat, qui n'a jamais cessé de sévir me semble-t-il, se voit sans hésitation refaire le portrait, l'autrice n'oublie pas pour autant de se demander pourquoi certaines femmes semblent jouer le jeu et se satisfont (voire recherchent) cette situation qui n'a pas le moindre sens. C'est frappant dès la couverture du roman qui peut s'interpréter de différentes manières.
Johanna Sinisalo semble avoir largement dépassé le stade de la colère et s'appuie sur celui d'un rire glaçant et impitoyable. Une critique sociale et politique sardonique et affligée tout autant qu'hilarante. Du rire et de l'horreur.
Avec joie et docilité se penche également vers ceux qui ne peuvent pas s'en satisfaire mais vivent pourtant au beau milieu de ce qui les révolte, ceux pour qui certaines règles sont inacceptables mais qui, jour après jour, s'y conforment néanmoins, sont entraînés dans un tourbillon grotesque et apparemment sans fond. Ces déviants de toute espèce qui n'aiment pas penser en rond et recherchent l'évasion par l'esprit, que ce soit artificiellement ou non.  Mais l'autrice se penche particulièrement sur les seconds et, il me semble, démontre une connaissance qui donne à penser qu'elle les a observé de près et qu'elle les a compris. (4)
Bref, j'ai totalement adoré et je pourrais en causer durant des heures mais, là, à moi-même, c'est un peu chiant...
Pour distribuer de vigoureuses taloches à tout le monde tout en éclatant sincèrement de rire devant un absurde démesuré, je ne connaissais que Catherine Dufour. (5)

(1) Bien entendu, c'en est une ! Impossible de ne pas penser à Brunner, Atwood ou Orwell, pour ne citer que ceux-ci qui, comme Johanna Sinisalo, ont décrit des sociétés cauchemardesques qui sont les reflets grossis de celles dans lesquelles nous nous ébattons joyeusement à grands coups de pouces vers le haut et... vers le bas.
(2) Mais je peux me tromper, je ne connais pas tout. D'autres auteurs ont peut-être usé comme elle de ce registre.
(3) Dans le cadre d'une lecture de roman, on peut s'y autoriser. Mais qui a pu résister et empêcher le rire en lisant les extraits de documents gouvernementaux, du code de loi, de manuels scolaires ou de préparation aux bals et mariages et autres qui, tous, ressemblent parfois furieusement à ce que nous connaissons ?
(4) En ce sens, cette eau sombre qui clapote au fond de la Cave, tout au long du roman, m'a frappé. Tout le monde a une eau sombre qui clapote au fond de la Cave et, à un moment ou à un autre, se voit bien obligé d’écoper...
(5) Attention, ce n'est pas le même ton...