Auteurs alpha

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mardi 1 mai 2018

Lazarus

Lazarus : Lazarus 
(1971 - Bearsville) 
Trio américain mené par le compositeur, chanteur, violoniste et guitariste Billie Hugues, (1) Lazarus sort ce premier album en 1971, (2) véritable merveille de compositions qui, toutes, font preuve d'un sens des plus aiguës de la mélodie et des harmonies. Tout est beau dans ce disque, certaines mélodies étant à mon sens belles à en mourir et capables de faire fondre le plus rock des rockers. (3)
Ballade folk-rock après ballade folk-rock, le groupe sait toucher sans efforts repérables et piège pour longtemps l'auditeur (4) qui se demande bien comment il a pu louper ce bijou pendant 47 ans.
Ce que j'ignore, c'est l'investissement du directeur musical, Peter Yarrow. (5) La richesse et le travail sur les voix et les arrangements me laissent néanmoins penser qu'il n'a pas hésité à retrousser les manches. (6)
Pour ceux qui aiment les comparaisons, si les ballades de Neil Young ou les chansons de Simon and Garfunkel ne vous font pas fuir en hurlant, vous pourriez bien vous régaler autant que moi. Bizarrement, j'ai également pensé à Harmonium bien que ces groupes soient très différents.
Le monde est beau. (7)

Quelques exemples : Refugee, Whatever Happened, Eastward.

Musiciens :
- Carl Keesee : basse, chant

- Bill Hughes : guitare, violon, chant
- Gary Dye : piano, orgue, chant

(1) Une longue et bien remplie carrière s'offrira à lui par la suite, puisqu'il sera l'auteur de nombreuses compositions (parfois avec sa compagne Roxanne Seeman) pour des musiciens renommés ainsi que pour le cinéma et la télévision).
(2) Un second disque du groupe voit le jour en 1973, A Fool's Paradise, peut-être un cran au-dessous de celui-ci mais je ne vois aucune autre « raison » que le goût personnel pour écrire cela...
(3) Tout du moins parmi ceux qui écouteront ce qui se passe dans ce disque fabuleux et dont la mauvaise foi ne fera pas pousser une longue et virile plainte d'agonie tout en sortant un briquet de la main droite et un mouchoir de la gauche.
(4) Je. Mais d'autres s'identifieront peut-être après écoutes attentives ?
(5) Lui-même guitariste, chanteur et compositeur au sein du trio Peter, Paul and Mary, que je ne connais pas bien encore mais dont le premier album, Peter, Paul and Mary date de 1962.
(6) J'allais raconter mais... je vous invite plutôt à lire, si ce n'est déjà fait, ce que dit la page Wiki dédiée au groupe Lazarus au sujet de ses débuts.
(7) Si, si, parfois...

dimanche 22 avril 2018

Melvins

Melvins : Pinkus Abortion Technician 
(2018 - Ipecac Recordings)
Melvins nous revient cette année encore, en pleine forme, fidèle à lui-même, et parvient une fois de plus à casser la baraque.
Après un premier titre qui se révèle être deux reprises enchaînées, les quinquagénaires (1) survoltés nous livrent pépite sur pépite, passant plus que jamais du coq à l'âne, n'obéissant qu'à leurs envies mais soucieux de toujours surprendre, ce que ne manquent pas de faire des titres d'une efficacité redoutable et d'une inventivité des plus rares.
Du blues-rock lancinant et hypnotique qui glisse lentement vers le psyché à la reprise explosive (2) des Beatles (3), de la ballade accompagnée au banjo qui s'arrête, interloquée, pour reprendre dans une tentative réussie à faire pâlir bon nombre de groupe de stoner, en passant par la reprise asthmatique des Butthole Surfers (4)... le moindre recoin de cet album est délectable.
Assurément l'un des albums qui quitteront pour moi cette année.
(5)

L'album : Pinkus Abortion Technician.

Musiciens et invités :
- Roger Osborne (6) : guitare, chant

- Dale Crover : batterie
- Jeff Pinkus (7) : basse, banjo, chant
- Steve McDonald (8) : basse, chant

(1) !
(2) Si ce n'est explosée... mais complètement jubilatoire.
(3) J'ai bien failli ne pas la reconnaître...
(4) L'original est ici (à 25'35'') et, oui, il y a donc bien quatre reprises au total occupant trois titres de cet album qui en compte huit.
(5) Bizarrement, j'étais resté sur une impression mitigée de l'album précédent du groupe. En fait, non : si l'on excepte les quatorze derniers morceaux (sur 23), c'est également une tuerie.
(6) Plus connu sous les pseudonymes Buzz Osborne ou King Buzzo.
(7) Sur  « Don't Forget to Breathe »« Flamboyant Duck »« Break Bread » et « Prenup Butter ».
(8) Sur « Embrace the Rub ».

mercredi 21 février 2018

Xanerge / Artús


 

Xanerge : ixo.sho (2010 - Pagans)
Artús : Ors (2016 - Pagans)
Récente et heureuse découverte provoquée par le disque évoqué dans le billet précédent, le label Pagans (1) présente nombre de groupes actuels qui puisent leur inspiration au cœur des traditions. Que l'on apprécie ou non, que tous les disques ne suscitent pas le même intérêt selon les attentes que l'on a, la démarche relève sans conteste d'une volonté de partage doublée d'une invitation à se mêler en chérissant et nourrissant les différences de l'autre.
Chacun à sa manière, les groupes français Xanerge et Artús s'emparent donc de cette tradition (2) dont ils semblent s'être nourris depuis toujours et nous la transmettent transformée. Une démarche commune (3) qui, sans qu'elle aboutisse au même résultat, multiplie les surprises, se révèle aussi riche qu'innovante et parmi les plus vivantes.
Si Artús est résolument tourné vers des sonorités plus électriques, rock (4) et sombres, les deux groupes sont bel et bien ancrés dans leur époque. La vielle à roue et l'expression en langue occitane sont les deux vecteurs principaux de ces musiques, certes, mais les deux formations en usent différemment et donnent chacune une vision des plus personnelles, pleine de trouvailles.
Pour en revenir à la démarche politique de ces groupes, je ne résiste pas au plaisir de coller ici les dédicaces présentes sur ixo.sho (5) :
« Nous dédicaçons notre disque :
– À toutes les personnes qui sont persécutées pour vouloir franchir des frontières en cherchant un avenir meilleur.
À tous ceux qui transmettent leurs cultures minorisées à leurs enfants.
 À tous ceux qui encore sont capables d'écouter. »

Les albums : ixo.sho / Ors

Musiciens et invités :
(Xanerge)
- Joan Baudoin : boha, bohassa, flabutas, tamborins, brama-topin, tricanetas, chant
- Lucia Longue : boha, flabutas, besson, accordéon diatonique, basse, chant
- Simon Guillaumin : vielle à roue, basse, pédales électronique, guitare, chant
- Josean Martin : guitare, bouzouki
- Juan Ezeika : violon, alboka, albokote, flabuta, txistu, pédale basse
- Roman Collauti : basse, contrebasse
- Matèu Baudoin : tambourin polytimbral


- (Artús)
- Roman Baudoin : vielle à roue
- Matèu Baudoin : violon, chant
- Tomàs Baudoin : tambourin à cordes, chant
- Roman Collauti : basse
- Nicolas Godin : guitare, percussions
- Alexis Toussaint : batterie

(1) Le mieux étant de lire ce qu'ils disent d'eux-mêmes en cliquant sur le lien.
(2) Il s'agit ici de traditions gasconne et basque mais bien d'autres sources d'inspiration sont de toute évidence présentes.
(3) « Commune » semble d'ailleurs s'appliquer à bien d'autres aspects des ces formations et du label qui les présente. Une question de pure curiosité me brûle les doigts :  Joan est-il le père de Roman, Matèu et Tomàs ?
(4) Dans le sens large du terme, la musique d'Artús pouvant  à mon sens tout aussi bien séduire les amateurs de progressif, de psychédélisme, voire de metal... Le public de Meshuggah a bien accepté Tigran Hamasyan comme l'un de ses semblables, je ne serais pas tellement surpris.
(5) Premier album de Xanerge, les suivants étant Talka Tum (2014) et Kyklos (2017). Quant aux musiciens d'Artús, leurs implications dans nombre d'autres groupes présentés par Pagans, comme musiciens ou autrement, sont très nombreuses.

jeudi 15 février 2018

Cocanha

Cocanha : i ès 
(2017 - Pagans)
Après un court premier album (1) déjà à la hauteur de celui-ci, le groupe vocal Cocanha (2) s'intéresse toujours au répertoire traditionnel occitan et nous entraîne joyeusement dans des polyphonies souvent enlevées. Ici, les voix sont reines, les divers accompagnements rythmiques accentuant l'envie de gigoter.
Sans fard ni concessions, le trio offre chaleureusement un chant clair, brut et très travaillé, le temps d'un saut dans des contrées où pouvait régner la joie de vivre.
Si je ne saurais affirmer que la notion de plaisir est présente dans tous les textes, (3) il semble évident qu'elle occupe la place centrale (ou tout du moins d'honneur) de ce disque.
Depuis le nom du groupe (4) jusqu'à l'image que présente la pochette.
Une chose est sûre, c'est que le sourire et le plaisir sont toujours présents après de très nombreuses écoutes de ces 10 titres. J'espère seulement que Cocanha aura l'intention de les faire durer. Longtemps.

L'album : i ès ?

Musiciennes :
- Maud Herrera, Caroline Dufau, Lila Fraysse (5) : votz & percussions (tamborins de còrdas, caxixis, mans, pès) :p

(1) 5 cants polifonics a dançar (2016). (J'en profite pour vous inviter à vadrouiller parmi les autres disques que propose Pagans, beaucoup de choses très intéressantes, aussi éclectiques que surprenantes et nouvelles, toutes ou presque en rapport avec les musiques traditionnelles. Je recommande !)
(2) Trois filles  gravitant autour de Toulouse (puisque le groupe est né d'une rencontre là-bas).
(3) Mais je le suppose, au moins pour certains. Si d'aucun sait traduire l'occitan, je suis preneur. Je ne parviens même pas à savoir ce que signifie « i ès ? ».
(4) Qui veut dire « cocagne ».
(5) C'est ce qu'indique le site du groupe, les plateformes vendeuses, elles, mentionnent Lolita Delmonteil-Ayral plutôt que Maud Herrera.

vendredi 22 décembre 2017

Mierlița

Mierlița : Stranger in Chișinău 
(2015 - autoproduction)
Quatuor à cordes (2) américain, Mierlița s'intéresse d'une manière bien particulière à une musique bien précise, la tradition roumaine dans le style Lăutari et, tout en respectant celui-ci, y pose un regard des plus actuels, ne serait-ce que par les moyens d'enregistrement.
Deux brillants violonistes, accompagnés d'un guitariste et d'une contrebassiste qui le sont tout autant, revisitent énergiquement la musique des tarafs, la dépoussièrent, l'ébrouent, la mêlent à un jazz endiablé et fort réjouissant qui peut éventuellement faire penser au duo célèbre que formaient D. Reinhardt et S. Grappelli.
Quatre virtuoses qui reprennent et arrangent neuf airs traditionnels, leur donnant une tonalité plus familière à nos oreilles modernes. Si, de prime abord, la rugosité de cette musique ancienne peut sembler manquer, ce n'est pas exactement le cas. (2) Les connaisseurs finiront par superposer les styles qu'ils connaissent, les plus maniaques iront retrouver des versions plus anciennes à fin de comparaison.
Un disque des plus entraînants, réjouissants et exigeants.


Musiciens :
- Abigale Reisman : violon
- Jonathan Cannon : violon
- Kirsten Lamb : contrebasse
- Sasha Kern : guitare

(1) J'allais écrire « quartet à cordes » avant de me demander si cela s'employait...
(2) Cette rugosité qui faisait dire à Bobby Lapointe, avec tout l'humour qui le caractérise : « De deux choses l'une : soit tu joues juste, soit tu joues tzigane. Moi, j'ai pas trop le choix, je joue tzigane. » (3)
(3) Mierlița ne dit d'ailleurs pas autre chose lorsqu'il avertit aimablement le potentiel musicien : « Macci's Life and Kidnap the Bride include the sound of a violin tuned in octaves A-a-E-e. Do not try this at home without switching the A and the D strings first ! »

jeudi 21 décembre 2017

Laboratorium Pieśni

Laboratorium Pieśni : Rosna 
(2016 - autoproduction)
Groupe vocal polonais composé de huit femmes,  (1) Laboratorium Pieśni nous propose une visite des chants polyphoniques traditionnels des pays des Balkans.
On y retrouve bien sûr les chants bulgares mais la visite comprend de nombreux autres pays (2) et pousse l'auditeur à tenter de retrouver à l'oreille l'origine de chacun.
Solidement portés par des voix puissantes, elles-mêmes parfois accompagnées par divers autres instruments, (3) ces chants souvent entraînants finissent par nous emplir totalement.
Je ne saurais dire quelles parts d'ancien et de moderne se partagent ce disque mais, à mon sens, le mariage des deux passe avec une aisance étonnante. 
Le second album du groupe, bien différent, (4) propose également des chants polonais, funéraires cette fois, bien moins entraînants mais tout aussi magnifiques. L'exercice n'étant pas le même puisque les vocalistes sont ici au nombre de quatre.
Si, d'une manière facilement compréhensible, l'écoute du premier se fait plus fréquente, il me semble que l'alternance peut permettre d'accentuer le relief de chacun d'entre eux.
Deux superbes disques qui poussent à se demander quel agréable résultat sortira donc de cet intéressant laboratoire (5) en 2018. (6)

L'album : Rosna.

Musiciennes :
- Iwona Majszyk, Kamila Bigus, Karolina Stawiszynska, Klaudia Lewandowska, Lila Schally-Kacprzak, Magda Jurczyszyn : voix, instruments

(1) C'est ce qu'indiquent les photos du livret mais je ne parviens pas à trouver le nom de deux d'entre-elles...
(2) La Bulgarie et la Bosnie, donc, mais aussi l'Ukraine, la Pologne, la Serbie, la Roumanie, la Géorgie, la Biélorussie, la Scandinavie et probablement d'autres.
(3) Flûte, percussions...
(4) Il s'agit de l'album Puste Noce (2017), que mon robot traduit par « Nuits Vides », alors que, selon la même source, Rosna signifie « Grandir ».
(5) Serviable, le robot me propose « Laboratoire de Chant » pour Laboratorium Pieśni.
(6) Il n'est encore pas interdit de rêver !

Tamikrest

Tamikrest : Toumastin
(2011 - Glitterhouse Records)
S'inscrivant immédiatement au sein de ce qu'on appelle aujourd'hui desert blues, les musiques du désert, ce groupe malien poursuit sur des pistes déjà empruntées par des groupes plus anciens. On pense tout de suite, évidemment, à Tinariwen, autre groupe malien, que d'aucuns appellent leurs grands frères.
Avec Toumastin, second album du groupe qui en compte cinq à ce jour (dont un enregistrement public), Tamikrest pousse encore plus loin la fusion entre la tradition touareg et le rock. Ici, j'ai l'impression que l'écriture est en jeu plus que le son. (1) Du rock à la pop, du reggae aux ballades psychédéliques, du blues aux boucles lancinantes et hypnotiques... Tamikrest n'en finit plus de papillonner avec un bonheur certain. Sans oublier un sens tout aussi certain pour la mélodie et une surprenante aisance à s'envoler ou placer dans chacun des titres un refrain ou un thème qui font mouche à chaque fois.
En résulte une musique des plus variées, d'une enthousiasmante richesse, s'abreuvant respectueusement du passé mais résolument tournée vers l'avenir. 
Si ce disque est mon favori parmi les cinq autres, tous sont intéressants, le groupe n'offrant pas forcément de la même manière la musique qu'il joue. Mais je ne parviens pas à trouver une raison objective dans cette préférence.

L'album : Toumastin. (2)

Musiciens :
- Ousmane Ag Mossa : guitare, voix
- Cheick Ag Tiglia : guitare, basse, voix
- Aghaly Ag Mohamedine : djembé, percussions, voix
- Bassa Wallet Abdamou : voix
- Fatma Wallet Cheick : voix
- Ibrahim Ag Ahmed Salam : batterie, calebasse
- Blaž Celarec : percussions
- Mossa Ag Borreiba : guitare, voix
- Mahmoud Ag Ahmouden : guitare, voix

(1) Ce son n'en est pas moins des plus travaillés, le rock de Tamikrest usant de distorsion et autres effets divers, accentuant encore la fusion entre le passé et le présent.
(2) Les autres sont ici.

mardi 21 novembre 2017

Au-delà du gouffre

Peter Watts : Au-delà du gouffre
éd. Le Bélial' et 42 (Ellen Herzfeld et Dominique Martel), 2016
trad. Pierre-Paul Durastanti, Gilles Goullet, Erwann Perchoc et Roland C. Wagner, couv. Manchu

« Nous sommes les hommes des cavernes. Nous sommes les Anciens, les Progéniteurs, les singes qui érigent vos charpentes d'acier. Nous tissons vos toiles, construisons vos portails magiques, enfilons le chas de l'aiguille à soixante mille kilomètres/seconde. Pas question d'arrêter, ni même d'oser ralentir, de peur que la lumière de votre venue ne nous réduise en plasma. Tout cela pour que vous puissiez sauter d'une étoile à la suivante sans vous salir les pieds dans ces interstices de néant infinis... »
Peter Watts est né en 1958 à Calgary, dans la province de l'Alberta. Titulaire d'un doctorat en biologie et ressources écologiques, spécialiste des fonds marins et de la faune pélagique, il produit aujourd'hui la plus exaltante des sciences-fictions contemporaines, quelque part entre les nébuleuses Greg Egan et Ted Chiang, non loin de la galaxie Ken Liu, là où soufflent les vents cosmiques, dans le cœur vibrant des étoiles, en plein sense of wonder, en pleine sidération... Sans équivalent réel en langue anglaise, architecturé avec le plus grand soin, le présent recueil achève d'installer Peter Watts au firmament des créateurs de vertige et des prospecteurs d'idées fabuleuses – une supernova.
Avec ce cinquième recueil de nouvelles, (1) les 42 poursuivent leur travail de collecte de choses intéressantes et offrent au lectorat francophone une pépite de plus. Et, une fois encore, poussent la gâterie jusqu'à réfléchir à la réception que pourront avoir ces textes, jusqu'à décider du sens de lecture de ceux-ci afin que l'on puisse avoir un très bon aperçu de l'auteur sur lequel on se penche à chaque fois.
Et, lorsque l'on se penche sur les histoires de Peter Watts, il n'est pas rare d'être pris de vertige. S'il fait du point de vue des êtres humains celui de ses écrits, (2) c'est bel et bien de ce qui nous entoure qu'il est question. Plus exactement, du choc que cet environnement nous inflige.
Un choc terrible, un milieu totalement terrifiant, mortel et bien souvent incompréhensible. (3)
À mon sens, là où certains parviennent autrement à masquer leur peur, Watts, en scientifique qu'il est, la regarde et décrit cet environnement qui la provoque, le met en scène et use pour cela de ses solides bagages en biologie et neuroscience.
Que les textes de Watts soient considérés comme très sombres (4) ne me semble après-coup pas si surprenant. Ils sont très sombres. Ils sont même terrifiants. Totalement. Mais, pour ainsi dire... ce n'est absolument pas de sa faute et j'ai l'impression que certains lecteurs se trompent de cible. (5) Pour autant qu'il y en ait une...
Bien égoïstement, je souhaite que les amis Ellen et Dominique ne cessent jamais de creuser.
Merci.

(1) Ont précédé : Axiomatique, Radieux et Océanique (de Greg Egan) ainsi que La Ménagerie de papier (de Ken Liu), tous admirables.
(2) Même s'il s'amuse dans « Les Choses », premier texte de ce recueil, à jouer avec un autre cobaye, bien différent des humains mais tout aussi bouleversé par ce qui l'entoure.
(3) Même si certains travaillent corps et âme à tenter de repousser les limites de notre incompréhension.
(4) Ce que regrettent certains critiques et Peter Watts lui-même, allant jusqu'à donner des éléments d'explication dans les postfaces de cet ouvrage.
(5) Mais je peux me tromper...

samedi 28 octobre 2017

L'Appétit des géants

Olivier Ertzscheid : L'Appétit des géants
Pouvoirs des algorithmes, ambitions des plateformes
(2017)
éd. C&F éditions

Il fallait un amoureux du web et des médias sociaux pour décrypter les enjeux culturels, relationnels et démocratiques de nos usages numériques. Olivier Ertzscheid met en lumière les effets d'échelle, l'émergence de géants aux appétits insatiables. En concentrant toutes nos activités numériques sur quelques plateformes, nous avons fait naître des acteurs mondiaux qui s'épanouissent sans contrôle. Nos échanges, nos relations, notre sociabilité vont nourrir des algorithmes pour classer, organiser et finalement décider pour nous de ce qu'il faut voir.
Quelle loyauté attendre des algorithmes qui se nourrissent de nos traces pour mieux alimenter l'influence publicitaire ou politique ? Comment construire des médias sociaux et un accès indépendant à l'information qui ne seraient pas soumis aux ambitions des grands acteurs économiques du web ?
Pourquoi n'y a-t-il pas de bouton « sauver le monde » ?
S'il ne relève pas de la science-fiction et n'est pas un roman, ce livre n'en est pas moins captivant et haletant.
Ici, l'auteur (1) compile un peu moins d'une soixantaine des billets qu'il publie régulièrement sur son blog, (2) qu'il tient depuis 2005.
Choisis et agencés de manière à suivre la thématique principale du sous-titre de l'ouvrage, les billets abordent de très nombreux sujets, analysent et décortiquent méthodiquement les usages du web ainsi que les attentes et enjeux (3) qui y sont tapis.
Loin d'être aride malgré son sujet, ce coup de microscope sur les pratiques virtuelles est des plus éclairants et donne énormément de matière à réflexion. Et, qui sait ? il pourrait inciter certains lecteurs à se poser des questions lors des trois secondes qui précèdent leurs clics.
Bien que l'univers décrit par Olivier Ertzscheid soit largement propice à un état d'esprit dominé par l'agacement et surtout l'inquiétude, (4) l'enthousiasme de l'auteur pour ce fabuleux outil qu'est internet est évident. En contrepoint de l'ambiance générale de ce recueil, son humour et ses choix d'exemples parfois hilarants sont les bienvenus.
Quant à la dimension science-fictive, elle n'est pas aussi absente de L'Appétit des géants que je pouvais le laisser penser quelques lignes plus haut. Pour preuve, ce bout d'avant-propos de l'auteur, que je ne résiste pas à vous donner : « Mais je crois, comme l'écrivait Frederik Pohl, grand auteur de science-fiction, "qu'une bonne histoire de science-fiction ne prédit pas l'automobile mais l'embouteillage". C'est l'histoire de ces embouteillages possibles que je veux ici tenter de raconter [...]. À l'aide d'un peu de science. Mais sans aucune fiction ».
À lire et relire.

(1) Maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'IUT de La Roche-sur-Yon.
(2) affordance.info
(3) Plus ou moins « ouvertement », les nôtres aussi bien que ceux des personnes qui créent les algorithmes au sein desquels nous nous ébattons joyeusement et quotidiennement.
(4) Des références à des ouvrages de SF apparaissent ici et là, souvent des dystopies, Orwell est bien entendu cité.

samedi 9 septembre 2017

minimál Bogart

minimál Bogart : Live at A38
(2014 - autoproduction ?)
Après un premier album (1) qui m'a semblé très hétéroclite mais déjà marqué par l'esprit curieux et inventif de ce groupe hongrois, sort, la même année, ce petit bijou de concert, à mon sens le meilleur de ce qu'il a produit à ce jour. (2)
Outre l'accentuation de la couleur sonore déjà présente dans le premier disque, résolument blues-rock cette fois, le groupe trouve ici une unité qui manquait. N'effectuant qu'exclusivement de l'improvisation (et de la meilleure, celle qui parvient la plupart du temps à faire oublier qu'elle en est), le groupe nous gratifie de quatre titres (3) tous aussi impressionnants que parfaits. (5)
Si le quatuor se classe lui-même dans le blues-rock, (6) c'est en faisant peu de concessions et en laissant exprimer pleinement sa personnalité et ses envies. En résulte une musique à la fois familière et, de manière d'autant plus surprenante, atypique. Associant un riche sens de la mélodie ainsi qu'une volonté affichée de sortir des sentiers battus, le groupe n'hésite jamais à nous entraîner dans de longues séquences n'appartenant qu'à lui, l'alchimie entre les musiciens semblant fonctionner à merveille.
De manière certaine, l'un des disques qui ont véritablement compté cette année.

Les albums : Cosmic Caveman Blues, Live at A38, Fire On Soyuz, Live at Tanya. (7)

Musiciens :
Győző Prekop : harmonica
- Csaba Szőke : guitare
Máté Pintér : basse
Jenei István : batterie

(1) En 2014, répondant au doux et remarquable nom de Cosmic Caveman Blues.
(2) Suivront un second album, Fire On Soyuz et un autre live, Live at Tanya respectivement de 2015 et 2017 (le premier titre de ce dernier, « 1964 », vaut plus que le détour).
(3) Trois et demi, pour être exact, la première moitié du premier morceau manquant au tableau. Un fade-in... bestial nous permettant néanmoins de nous ébahir à l'écoute du solo à peine entamé de Győző Prekop. (4) L'ingé-son a été épargné, j'espère...
(4) Jusqu'ici, je pensais que Richard Salwitz était le plus fou des harmonicistes qu'il m'ait été donné d'entendre.
(5) Oui, j'ai pesé mes mots.
(6) Entre autres, le difficilement évitable stoner figurant aussi parmi ceux-là et étant, à mon sens, absent des disques de minimál Bogart.
(7) Jetez un coup d'œil au tarif de la discographie complète avant d'en choisir un si c'est le cas...