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vendredi 25 janvier 2019

Jamais avant le coucher du soleil

Johanna Sinisalo : Jamais avant le coucher du soleil
Ennen pvänlaskua ei voiäi (2000)
éd. Actes Sud, 2005
trad. Anne Colin du Terrail, couv. Yoshitomo Nara

Dynamique photographe de pub, Ange vit en solitaire stressé. Un soir, il sauve des bottes d'une bande de jeunes quelque chose qui ressemble fort à un animal blessé. Mais ce qu'il recueille dans son appartement est un enfant troll, perdu certes mais sauvage, et d'une violence inquiétante.
Commencent alors d'une part une enquête discrète sur ces êtres que nombre de documents ne disent pas imaginaires mais bien réels et, d'autre part, une partie de cache-cache avec les amis, les collègues de travail et les voisins d'immeuble.
Au quotidien du photographe, qui tient peut-être l'occasion de réaliser les photos de sa vie mais doit dissimuler l'existence de son troll, se mêlent ainsi des données qui, progressivement, lui confirment que ce qu'il vit n'est pas un rêve mais une réalité dangereuse à laquelle il va bien falloir trouver une solution... forcément radicale.
Avec son tout premier roman, Johanna Sinisalo s'interroge sur ce qui sépare le genre animal du genre humain en se servant de différents thèmes importants (le sexe, le sentiment amoureux, (1) et la condition de la femme pour ceux que j'ai relevés).
Si j'ai trouvé le ton de l'autrice moins féroce que pour Avec joie et docilité, on retrouve ici le regard ironique et sévère qu'elle pose sur notre société. Johanna Sinisalo observe méticuleusement ses semblables et s'amuse à les confronter vigoureusement à leurs contradictions. Le sujet « dérangeant » de Jamais avant le coucher du soleil s'y prête à merveille et il m'a semblé retrouver cet usage des contrastes et des oppositions, cet angle de vue décalé afin de mieux voir, l'humour grinçant et cette absence de « politiquement correct ».
La cerise sur le gâteau étant que cette malicieuse autrice semble bel et bien parvenue à provoquer la même chose chez ses lecteurs (des contradictions). En effet, bien que ce roman ait eu une plutôt bonne réception de la part de ces derniers, j'ai l'étrange sentiment qu'il fait partie de ces livres trop vite lus voire mal lus.
Les interprétations sont des plus diverses et variées (2), contradictoire parfois, (3) les réactions curieuses (4) et les avis (5) et autres commentaires en aparté décapants. (6) Mais tous ou presque ont bien aimé... alors que le bouquin semble totalement différent pour chaque lecteur. Une énigme.
Alors... Au risque de me tromper, pour la pédophilie et la zoophilie, (7) je ne pense pas. Pessi est un troll, un animal. La plupart du temps, il se comporte comme un chat. Aucun doute possible sur sa nature. Par ailleurs, l'attirance sexuelle qu'éprouve Ange pour Pessi est expliquée dans le roman (par le biologiste), tout du moins une explication rationnelle est avancée. (8)
Toujours au risque de me tromper, j'ai également vu, dans les extraits de la documentation que lit Ange pour parvenir à maintenir Pessi en vie après l'avoir secouru, des textes réels. Certes, j'étais tout d'abord persuadé qu'il s'agissait de textes fictifs, puis les dates m'ont fait douter. Une petite recherche m'a appris que certains des auteurs et titres d'ouvrages mentionnés existaient réellement. (9) Après coup, j'y vois encore une opposition entre l'énergie dépensée à étudier ce qui semble être des chimères et le peu d'intérêt que semble susciter les violences faites aux femmes.
Pour ce qui est de « l'animalité qui est en nous » (hum...), il en est effectivement question mais ce n'est pas en Pessi ou Ange qu'elle s'incarne. L'animal vit au premier étage. Lui, sans la moindre équivoque, incarne le porc tel qu'on le balance avec raison de nos jours. Et, aux yeux de ce dernier, Palomita incarne également la condition animale.
Des contrastes et des oppositions, donc. (10)
Bref, toutes les perches tendues ont fonctionné.
Si tous les auteurs féministes sont lus de cette manière, je comprends mieux pourquoi cette cause n'avance pas.

(1) Pour ce que ça veut dire... Étroitement liés au sexe, on trouve donc ce fameux sentiment amoureux (?) et la reproduction. Mais, à mon sens, il s'agit de trois sujets aussi distincts qu'indissociables. Trois sujets qui n'ont absolument rien à voir entre eux, si ce n'est d'être étroitement liés et d'une importance équivalente. Malheureusement, cette promiscuité, et bien souvent la difficulté d'en parler avec franchise et sincérité, font qu'une effarante majorité de personnes mélange le tout joyeusement et y ajoute hardiment de nombreuses convictions aussi personnelles qu'erronées.
Visiblement, le genre humain s'éteindra bien avant de parvenir à se comprendre lui-même. Les conditions effroyables de la femme et des homosexuels (à qui l'on refuse le statut d'être humain, pour résumer) ont encore, à mon grand désarroi, du pain sur la planche.
(2) Certains ont aimé le côté « documentaire animalier », d'autres y ont vu d'autres choses... diverses et variées.
(3) « Pour lecteurs avertis », trouve-ton dans l'une des critiques que j'ai pu lire. Plus loin, sur le même site, une autre annonçait « Un roman pour tout âge, pour les passionnés des splendeurs polaires ou pour les non-initiés qui veulent s'immiscer dans l'univers du Grand Nord à la recherche des Vikings et des Trolls ».
(4) « [...] je n'ai pas envie de lire de livres sur les "gentils pédophiles" ».
(5) « C'est un roman très prenant, rendant hommage à la douceur de la fourrure du petit troll, à ses yeux qui brillent dans la nuit, à ses griffes terribles et à son instinct que rien n'arrête ».
(6) « [...] puis finit par tomber amoureux [de la créature], alors que, par ailleurs, son cœurou plutôt son cul, pour être plus précisbalance entre [...] ». Certains qualifiant donc Ange, le personnage principal, de pédophile, d'autres de zoophile. En aurait-il été de même si Ange n'avait pas été homosexuel ou avait été une femme, quels que soient le sexe et le nombre de ses partenaires et quelles que soient les orientations sexuelles de tout ce beau monde ? Je n'affirme rien, je me pose simplement la question.
(7) Voir la note (6). (Ah, ah, ah, je vous ai eus !)
(8) Relisez attentivement la page 303 et les suivantes. De cela, il est question tout au long du roman. Qu'est-ce qui a bien pu autant vous choquer ? L'éjaculation incontrôlée d'Ange ? Il est pourtant clair que cela arrive malgré lui et que cela le laisse tout aussi profondément perturbé que par son comportement général lorsqu'il est en présence de l'animal.
(9) Yrjö Kokko, Bruce Chatwin et Selma Lagerlöf semblent être de vrais auteurs et les titres des ouvrages dont sont issus les extraits semblent exister. Néanmoins, un terrible doute m'assaille : ai-je raison ou bien suis-je enfin prêt à m'autoproclamer philosophe et penseur ?
(10) Allez zou, une dernière, pour la route : page 170, l'intervention du professeur Soikkeli qui, bien que le prénom soit différent, semble être cette personne. N'oubliez pas de relire la page 170...

samedi 10 novembre 2018

Ce

José Roosevelt : Ce
Les Éditions du Canard (2009)
Un homme sans passé, un homme qui rêve. Mais il ne s'agit pas d'un homme commun : lui, il est immortel. Est-ce cette condition d'immortel qui donne à ses rêves un caractère si obsessionnel ? L'homme comprend, à l'aide d'un magicien aux oreilles pointues, que ses rêves sont beaucoup plus qu'ils ne semblent. Dans ses rêves, il est question d'une rencontre avec une femme mi-ange mi-robot, S-29, avec qui il partage de nombreux dangers et à qui il confiera son histoire. Dans sa vie éveillée, il est question d'une ville enfouie dans les profondeurs de la terre, où se cache une société aux rituels bien particuliers. Au détour des rues de cette cité, l'homme lie connaissance avec le gardien Heimdall, les enfants guerriers Blanqueau et Noiraud, et l'alchimiste Gian. Et encore avec deux femmes qui attisent son intérêt jusqu'à la fascination : Alyss, la jeune magicienne dont les affinités avec l'œuvre de Lewis Carroll ne se réduisent pas à la sonorité du prénom, et Victoria, la souveraine de la Cité, la maîtresse des défilés érotiques, la liseuse de pensées aux penchants morbides... de qui il ne veut plus se séparer. Cet homme, cet immortel, s'appellera « Ce ».

Dessin de Roosevelt
Timidement au départ, puis poussés par une curiosité et une envie grandissante de comprendre, nous suivons Ce et découvrons de son point de vue cette cité aux mœurs étranges ainsi que ses rêves qui ne le sont pas moins.
Il est de très rares bandes dessinées qui, à la première lecture, très vite, s'annoncent comme des monuments qui s'useront à force de très nombreuses visites, certes toujours plus familières, mais également riches de promesses et de nouvelles découvertes.
Ce est de celles-ci. 
Parmi les influences graphiques communément admises, si celle de Moebius est justifiée, (1) il me semble que celle de Druillet est beaucoup moins flagrante. En revanche, au risque de me tromper, je crois y avoir découvert beaucoup de points communs avec certaines œuvres d'Andreas


Dessin de Roosevelt
Si le style de ce dernier est souvent bien plus sombre, plus incisif, tranchant, bien des choses les rapprochent. Les choix de l'absence de couleur et du dessin au trait, bien entendu, mais aussi, chez l'un comme l'autre, la richesse et la minutie des détails, le soin porté à la narration, l'envie de surprendre constamment le lecteur, de l'amener à s'interroger, de ne pas tout dévoiler, de faire appel à l'inconscient et à la perception de la réalité, tenter d'effleurer ce qui dépasse l'entendement. (2) Si je peux faire dire à Roosevelt « Faire appel à l'intelligence, à la capacité d'interprétation et à l'imagination du lecteur, c'était peut-être le principal de mes buts », je ne retrouve pas les mots exacts d'Andreas. Mais je peux vous assurer que ses préoccupations principales sont identiques. Ces gars-là, avec un rare talent, font d'évidentes tentatives pour communiquer ! Mais, chez l'un comme chez l'autre, certaines choses, certains aspects resteront dans l'ombre, demeureront inexpliqués, à moins que les lecteurs ne s'amusent à chercher des clefs, quitte à le faire dans les œuvres suggérées par ces bandes dessinées sinon à les inventer de toutes pièces.
Ces références dépassent de loin le domaine de l'image, Roosevelt comme Andreas les multipliant tout au long de leurs albums, au travers des personnages comme de la narration ou du récit lui-même, facilement saisissables pour certains, à jamais mystérieux pour d'autres. (3)

Pour ce qui est du parcours de cet auteur incontournable qu'est José Roosevelt (4) tout ce que je pourrais raconter ici peut se retrouver de manière beaucoup plus complète sur le site Du9 où Maël Rannou lui consacre un long entretien absolument captivant en quatre parties : De la peinture à la bande dessinée, Le Monde de Juanalberto, L'Expérimentation permanente et Ce. (5)
On peut également trouver beaucoup d'autres informations et de très nombreux dessins ainsi que toutes les œuvres de l'auteur sur son propre site.

Dessin de Roosevelt

(1) Le premier tome de Ce (qui doit en compter treize) lui est d'ailleurs dédié, comme le seront les tomes suivants à d'autres auteurs et artistes qui ont influencé Roosevelt, au point que certains des personnages issus de ces influences assumées s'ancrent dans plusieurs de ses œuvres, aussi différentes soient-elles. Les deux autres principales sources d'inspiration (mais elles sont bien plus nombreuses et parfois assez surprenantes) sont Carl Barks et Lewis Trondheim.
(2) Allez, j'aide : le sense of wonder. L'émerveillement. Ce machin qui nous laisse parfois les yeux dans le vague et le sourire aux lèvres.
(3) Mon ignorance m'empêche de comprendre l'omniprésence de cette foutue poire... Je suis preneur de toute indication éclairante.
(4) Autodidacte, peintre relevant du surréalisme, il s'investit toujours plus dans la bande dessinée, un médium riche et complexe qui lui permet d'étoffer son propos.
(5) Si l'envie de découvrir d'autres dessins se fait sentir je suggérerais tout de même d'aborder Ce (au moins les trois premiers tomes) avant de lire tout cela. C'est ainsi que je l'ai découvert et il me semble que c'était une bonne chose. Je vais à présent commander la suite de ces trois premiers tomes (douze sont publiés à ce jour, le suivant et dernier devant logiquement paraître courant 2019).

jeudi 11 octobre 2018

Djal

Djal : Nuits blanches, 
(2000 - MusTraDem)
Se présentant comme un groupe de bal, (1) Djal, pour ce disque, se compose de huit musiciens français faisant chacun preuve d'une technique et d'une dextérité des plus enthousiasmantes et propose une musique exclusivement instrumentale.
Effectivement, scottishs, rondeaux, polkas, reels, bourrées, valses, andros, gavottes et autres cercles (2) s'enchaînent et remplissent le contrat annoncé, mais la musique de Djal est aussi incroyablement dense (3) et des plus riches, le groupe piochant son inspiration dans les musiques traditionnelles françaises sans toutefois hésiter à dépasser les frontières, les styles et les époques.
Après ce premier album, quatre autres suivront, (4) seulement deux d'entre eux enregistrés en studio, ne démentant jamais l'immense talent du groupe.
Si la forme de ce dernier change au cours des années, tous les musiciens sont de très haute volée et issus d'univers musicaux différents, les compositions et les arrangements ne faiblissant jamais et comportant nombre de touches plus modernes, parfois déroutantes, qui ne manquent jamais de surprendre.
Pour ce qu'on entend sur les trois albums présentant des concerts, le public présent aime effectivement danser. Mais il semble également connaître certains morceaux par-cœur et, aussi incroyable que cela puisse paraître, chante juste. Djal se démène de manière visible pour rester à la hauteur d'un tel public et, à mon sens, y parvient avec un réel brio, se laissant très souvent aller à l'improvisation, tout aussi brillante que le reste.
« C'est énorme ! » (5)

Deux exemples : The chauve must go on, Kalaallit nunaat walz (6)

Musiciens :
- Jean Banwarth : bouzouki
- Sylvain Barou : flûtes traversières en bois, uillean pipes, low whistles
Daniel Gourdon : violon
Yann Gourdon : vielle à roue électroacoustique
- Jéremie Mignotte : flûte traversière en bois
- Stéphane Milleret : accordéon diatonique
- Christophe Sacchettini : flûte à bec, whistles, bodhran, djembe, shakers
- Claude Schirrer : basse

(1) Ce qu'il est !
(2) J'en passe, la liste exhaustive pour cet album est ici, sur le site du producteur, MusTraDem étant la contraction de Musiques Traditionnelles de Demain - j'ignore comment j'ai pu passer à côté d'une telle maison aussi longtemps... (7)
(3) Ah, ah ! (Pardon.)
(4) Extra bal (Concert, 2003), Répliques (2006), Ex nihilo (2012) et Quaterlife (Concert, 2018).
(5) C'est ce que dit l'un des musiciens en évoquant les 25 années d'existence du groupe. Par le plus grand des hasards, j'ai découvert Djal il y a quatre jours et, effectivement, on ne saurait mieux dire.
(6) Extraits du dernier disque, je n'ai rien trouvé du premier. En revanche, en bonus, voici un documentaire captivant qui laisse le groupe revenir sur sa carrière et sa musique, Raconte-moi ton Djal, partie 1 et partie 2. Documentaire qui confirme ce qui est déjà perceptible à l'écoute des albums : le lien entre ce public et son groupe. (En outre, l'origine de Djal est tout simplement incroyable.)
(7) Pour les curieux et autres personnes de goût : de quoi écouter.
(8) Allez zou : est-ce moi, ou le titre « The chauve must go on » est une façon d'accueillir le nouveau vielleux Sébastien Tron à son premier enregistrement avec le groupe en concert ? Si je ne fais pas erreur, je crois que nous avons affaire à une sacrée bande de déconneurs. Selon moi, c'est un plus.

dimanche 7 octobre 2018

Une vie après l'autre

Kate Atkinson : Une vie après l'autre
Life After Life (2013)
éd. Le Livre de Poche, 2018
trad. Isabelle Caron, couv. Studio LGF

11 février 1910 : Ursula Todd naît - et meurt aussitôt.
11 février 1910 : Ursula Todd naît - et meurt, quelques secondes plus tard, le cordon ombilical enroulé autour du cou.
11 février 1910 : Ursula Todd naît, le cordon ombilical menace de l'étouffer, mais Ursula survit.
Ursula naîtra et mourra de nombreuses fois encore - à cinq ans, noyée ; à douze ans, dans un accident domestique ; ou encore à vingt ans, dans un café de Munich, juste après avoir tiré sur Adolf Hitler et changé ainsi, peut-être, la face du monde...
Malgré ce que pourrait laisser supposer cette dernière phrase de présentation, (1) à mon sens, Kate Atkinson ne semble pas s'intéresser réellement à ce que pourrait être « la face du monde si... », mais se penche avant tout sur ce qu'est la face du monde quand. En effet, même si elle entretient plusieurs fois le doute autour de retours dans le temps plus ou moins conscients au cours de ce gros roman, (2) c'est avant tout d'actes et de choix qu'elle traite, avec toutes les réflexions que ceux-ci peuvent engendrer (qu'ils aient eu lieu ou non, d'ailleurs). (3)
Qui d'entre nous peut dire qu'il n'a jamais tenté l'expérience de pensée « et si Hitler... » ?
Ou bien, de manière plus... « pragmatique », qui ne s'est jamais demandé ce qu'aurait été sa vie s'il avait agi différemment dans telle ou telle circonstance ? Et, ce que l'on retrouve en filigrane dans le roman mais de manière soutenue : qui ne s'est pas surpris dans une situation qu'il lui semblait avoir déjà vécu, suggérant cette impression de déjà-vu, familière pour un grand nombre d'entre nous ?
D'une manière radicalement différente de celle de Moorcock (4) et sur un plus petit échantillon, l'autrice se penche sur une portion d'humanité et l'observe, la détaille méticuleusement, d'une manière bienveillante sinon amicale. (5) Si Ursula reste le point central, les bifurcations qu'elle (et parfois d'autres personnages) emprunte me paraissent parfois si différentes qu'elles font de l'héroïne une figure universelle.
Hitler ? Difficile de l'observer de près ou de lui prêter une pensée cohérente... Il reste néanmoins un excellent point focal pour situer le roman dans une période (largement installé sur les deux guerres, donc) durant laquelle il n'a pas dû être plus rare qu'aujourd'hui de frôler, voire côtoyer, des personnes en proie aux choix, au doute... (6)
Minutieux et riche, d'une justesse de vue et porteur de nombreuses réflexions, le roman, bien que traversant de bien sombres périodes, reste parsemé d'humour sincère (7) sinon d'éclats de rires qui peuvent « adoucir l'ambiance » et arriment encore un sentiment d'authenticité ressenti de la première à la dernière page. (8)
Bref, c'est une merveille dont je pourrais discuter pendant des heures sans me lasser et, de manière certaine, que je pourrais relire immédiatement en y découvrant des choses nouvelles.
Une autre certitude : Une vie après l'autre fera partie des rares livres que j'aurai lu plusieurs fois.

(1) Ici, vous ne saurez rien d'un tel monde, la loupe de Kate Atkinson n'allant pas au-delà du fameux coup de feu. Si certains lecteurs y trouvent plus ou moins un lien avec l'uchronie, j'ai un peu de mal à le situer. (Mais je remercie cette manière de voir les choses puisqu'elle m'a fait découvrir cet admirable roman).
(2) Beaucoup d'interventions des personnages relativisent cet a priori, laissant le lecteur placer le roman dans la catégorie qu'il souhaite. (Page 526 : « Si elle pouvait remonter le temps et [...]. C'était le problème avec les voyages dans le temps (outre leur impossibilité) [...]. » Ou bien, page 534 : « Nous n'avons qu'une vie, après tout, nous devrions essayer de faire de notre mieux. » Ou bien encore, page 571 : « Mais si Hitler avait été tué avant de devenir chancelier, ça aurait empêché tout ce conflit entre les Arabes et les Israéliens, non ? »)
(3) Les multiples morts et recommencements d'Ursula ou d'autres personnages peuvent tout à fait s'expliquer par des réflexions personnelles, non dites, qu'Atkinson nous confie de manière heureuse mais sans répit tout au long du roman ; la force de ce roman selon moi.
(4) Dans Mother London, où il s'intéresse de près... aux gens, prétextant de la télépathie pour justifier ce regard là où Atkinson use d'observation méticuleuse, de réflexion sur les conséquences des actes, par le truchement des retours sur le déroulement de l'Histoire (ou des histoires, Ken Liu allant même jusqu'à dire que Celle-ci ne découle que de celles-là. Patin couffin...). (C'est qui, Liu ? Un nazi ? Non, pas vraiment. Ceux qui ont lu Une vie après l'autre comprendront.)
(5) Qu'on ne s'y trompe pas, la bienveillance a ses limites, même chez Atkinson. Et si Hitler, par définition, ne passe pas le concours d'entrée, l'immonde Derek non plus et, de manière curieusement moins tranchée, Howie et Maurice pas davantage.
(6) Je crois qu'Ursula pense à un moment quelque chose comme « bienheureux ceux qui n'ont pas de doutes » mais je ne retrouve pas le passage, pardon.
(7) Vécu ?
(8)  Cela sonne néanmoins très sombrement vrai, parfois : « La seule façon d'arrêter les larmes était de continuer à boire du whisky ».
(9) Allez zou, au point où j'en suis : avec cette dernière intervention inutile, je souscris à un vieux pari qui était de faire davantage de notes de bas de page que de billet. Ne me remerciez pas, ça me fait plaisir...

vendredi 5 octobre 2018

Laboratorium Pieśni

Laboratorium Pieśni : Sound Meditation 
(2018 - autoproduction) 
(1)
Comme patiemment espéré, les laborantines polonaises du groupe Laboratorium Pieśni (2) nous font de nouveau cadeau de leurs expériences avec ce troisième disque, prenant pour la seconde fois le contre-pied des attentes de ses auditeursAprès deux excellents albums, (3) respectivement éclatant de voix et de rythmes enlevés puis d'une lente et douloureuse beauté, celui-ci nous propose de longues et hypnotiques litanies savamment interprétées, une fois encore issues de musiques traditionnelles variées. Si les voix y sont moins nombreuses, elles n'en sont pas moins travaillées, brillamment entourées d'instruments d'origines diverses. Et si l'Europe de l'Est est logiquement au centre de l'œuvre, les termes « chamanisme » et « improvisation », associés à l'écoute, laissent supposer d'autres influences. (4)
Tout d'abord surpris par le changement du nom du groupe et du choix du titre de l'album, (5) j'espère que ceux-ci joueront leur rôle et donneront les moyens à ces remarquables musiciennes de faire d'autres recherches et d'autres disques.
Je reprends donc ma faction aux portes de ce plus qu'intéressant laboratoire.

L'album : Sound Meditation.

Laborantines et invités :
- Alina Jurczyszym : surpeti, percussions, maracas
- Kamila Bigus : violon, rabâb, percussions, maracas
Michal Zeltman : voix, guitare, saz, bouzouki
- Hubert Poᛅoniewicz : kanoun, gousli, voix

(1) « Deux superbes disques qui poussent à se demander quel agréable résultat sortira donc de cet intéressant laboratoire en 2018 », écrivais-je en conclusion du précédant billet concernant ces dames. Vive la science !
(2) Oui, d'accord, il se fait appeler Song Laboratory, cette fois. Un choix...
(3) Rosna (2016) et Puste Noce (2017).
(4) La présentation générale du groupe (téléchargeable sur son site) manque de précision, se contentant d'un « et bien d'autres pays » (mais, une fois encore, j'attends le disque et j'aurai peut-être un truc à ronger, auquel cas...).
(5) Pour ce qui est du nom, je n'ai pas vraiment d'avis (comprendre, en gros : « je m'en fous »). Mais pour le choix du titre, j'y vois (au risque de me tromper) une tentative d'attirer l'attention d'un (plus large) public, plus intéressé par des ambiances bien spécifiques et « dédiées » à d'autres activités qu'attentif à la musique jouée.

mercredi 26 septembre 2018

The Turbans

The Turbans : The Turbans 
(2018 - Six Degrees Records) 
Groupe anglais composé de musiciens d'origines très variées, The Turbans nous offre une musique qui ne l'est pas moins. Pouvant passer pour simplement festive et inspirée par les musiques traditionnelles d'Europe de l'Est aux oreilles inattentives ou se contentant d'un rapide survol, cette dernière révèle aux écoutes successives une richesse et une complexité qui auraient pu échapper au premier abord. (1)
Le groupe puise effectivement et de manière évidente dans les registres de l'Europe de l'Est mais également du côté de la vaste Asie Centrale, de l'Afrique du Nord et de l'Espagne, (2) ajoutant parfois un son rock à l'ensemble. (3)
Non contents de regrouper tout cela, les musiciens s'offrent le luxe de le mélanger. Les influences et les styles se brouillent, se chevauchent, se dissimulent, s'amalgament...
C'est foutraque, jouissif et hautement technique. (4)
Et ça m'a immédiatement fait penser à un autre groupe (5) qui m'est cher depuis bien longtemps et qui adopte exactement la même approche pointue : on prend tout, on fout le bordel, mais, attention, dans le respect voire l'amour des différences.
Merci pour ce rafraîchissement primordial.

L'album : The Turbans. (6)

Musiciens et invités :
- Darius Luke Thompson : violon
Cabbar Baba : dohol, tombak, davul, daf, voix
Maxim Shchedrovitzki : oud (électrique et traditionnel)
- Pavlos Mavromatakis : davul, voix
- Miroslav Morski : guitare électrique, voix
- Fred Stitz : guitare basse, trombone, voix
- Moshe Zehavi : guitare électrique
- Pablo Dominguez : Cajón, guitare classique
- Kansia Pritchard : ney, kaval, clarinette, shvee (?)
- Madhav Haridas : saxophones, bansurî
- Oshan Mahony : guitare
- Simo Lagnawi : guembri, karakans (?), voix
- Ayoze de Alejandro Lopez : mains, karakans, ambiances
- Noelia Valdes : mains, ambiances
- Chœur bulgare de Londres :  voix (arrangements : Dessislava Stefanova
- Yoav Elkayam : riqq

(1) Ce qui n’ôte absolument rien au côté festif de l'affaire, The Turbans n'hésitant pas à glisser clins d'œil et humour à l'attention des oreilles du monde entier qui sauront les reconnaître.
(2) Je ne suis pas certain de savoir repérer toutes les influences et j'attends à cette heure le disque dans l'espoir d'y trouver des informations à ronger... (Si je suis repu, je viendrai arranger mon billet.)
(3) « Zawi », à partir de 1'15'', c'est du psyché, ou bien faut-il que j'arrête de boire ?
(4) « Samia », ce titre au texte pouvant sembler benêt est impressionnant de technique. Malgré les paroles, il n'est pas loin de passer dans la catégorie « meilleur titre de l'album ».
(5) 3Mustaphas3, « anglais » également, je fais plus que recommander !
(6) Il existe un premier EP (répondant logiquement au doux nom de The Turbans), plus jeune de deux ans mais pouvant encore se dénicher et tout aussi bon.

dimanche 8 juillet 2018

Dafné Kritharas

Dafné Kritharas : Djoyas de mar 
(2018 - Lior éditions) 
Paraissant surgie de nulle part, cette toute jeune chanteuse franco-grecque sort ici son tout premier disque et se place d'emblée, avec les talentueux musiciens qui l'entourent, parmi ceux qui auront compté plus que d'autres au court de cette année pourtant loin d'être achevée.
Si la voix de la jeune femme est tout simplement fabuleuse, (1) le groupe aux origines variées (2) n'est pas en reste et offre cette douzaine de joyaux dont j'éprouve le plus grand mal à m'extirper.
L'origine de l'album, sous-titré Chants grecs et judéo-espagnols de la mer Égée, vient de certaines similitudes que l'on peut percevoir dans les deux musiques que sont le rebetiko grec et la chanson juive-espagnole. Merveilleusement réinterprétées ici et exécutées avec une dextérité et une finesse rares.
Attention : disque aussi court (3) qu'exceptionnel. 

Quelques exemples : Katinaki mou gia senaAïdonikos choros.

Musiciens :
Dafné Kritharas : chant
- Paul Barreyre : guitare, chant
- Camille el Bacha : piano
- Naghib Shanbehzadeh : percussions

(1) Digne des plus grandes sans pour autant avoir reçu de formation vocale formelle et ne sachant pas lire la musique. D'autres informations peuvent se lire dans cette très intéressante critique.
(2) Le guitariste est français, le pianiste a des origines libanaises et le percussionniste est iranien.
(3) Pas tout à fait 37 minutes, toutes absolument indispensables.

mardi 3 juillet 2018

Sarakina

Sarakina : Sarakina 
(2001 - Autoproduction) 
Avec ce premier album le groupe polonais Sarakina explore et s'amuse avec les traditions d'Europe de l'est.
Pouvant paraître « classique » au premier abord sa musique se révèle rapidement novatrice et impulsive, n'hésitant pas à s'éloigner notablement de son aire de jeu. La contrebasse, jouée « jazz » et mise très en avant, augmente cet effet de mélange, dynamise l'ensemble, donne un fil à suivre dans cette pluie de mélodies très travaillées et parfaitement exécutées par de grands virtuoses.
Trois ans après, arrive le second album, (1) encore plus maîtrisé si faire ce peut, explosant davantage les codes et laissant encore plus de champs à la créativité du groupe, aux arrangements somptueux ainsi qu'à une utilisation de la voix rarement rencontrée lorsqu'elle est soliste.
Le troisième album sort quatre ans plus tard (2) et, de manière surprenante, n'offre que des pièces de Chopin. (3) Sarakina dévoile ici toute l'ampleur de son talent de composition et d'interprétation. Peu à peu, musiques classique et traditionnelle deviennent autre, à part entière, unique.
Un groupe incontournable selon moi et qui mériterait d'être beaucoup plus connu qu'il ne l'est actuellement.
Je pense que l'on peut parler de « groupe d'avant-garde », pour ce que ça veut dire. (4)

Quelques exemples : (5) On the Road, Zaljubih mamo tri momi.


Musiciens et invités :
Jacek Grekow : accordéon, cornemuses, kaval
- Jan Mlejnek : clarinette, tambura
- Bartosz Mlejnek : contrebasse
- Bartosz Zwolski : percussions, Tarambuka, Tapan
- Weronika Grozdew : chant

(1) Junctions (2004).
(2) Fryderykata (2008).
(3J'étais inquiet pour celui-ci, maîtrisant fort mal mon Chopin et craignant de passer à côté de la chose. J'ai reconnu un seul morceau... Celui qui répond au doux nom de « Waltz in D flat major Op. 64 No. 1. ». Personne ne peut le louper. Suivront Dance of Fire (2012) et Sarakina Live in Studio (2017) que je ne connais pas encore à cette heure.
(4) Mon billet est fort imprécis, les curieux pourront lire des critiques dignes de ce nom sur le site-même du groupe.
(5) Live et illustrant d'autres albums puisque je ne trouve pas d'exemples de celui-ci...

dimanche 17 juin 2018

Mohama Saz

Mohama Saz : Negro es el poder 
(2017 - Humo) 
Deux ans après un premier album déjà fort recommandable, (1) les quatre espagnols de Mohama Saz récidivent avec Negro es el poder, en élargissant notablement leur spectre par la présence de nouveaux musiciens et instruments.
Si le rock est la caractéristique principale du groupe, ce dernier cède avec grand bonheur à de très nombreuses influences (2) et nous offre une musique très riche et très inspirée, navigant entre le rock, (3) le jazz-rock et les musiques traditionnelles.
Tous composés par Mohama Saz, chaque titre appelle à être rejoué de multiples fois, les boucles chères à ce style donnant ici l'occasion d'embellissements fabuleux et d'une profusion de détails qui s’accommoderaient guère d'une écoute superficielle.
Si le groupe semble se défendre de proposer une musique de fusion, ça n'en pas moins une à mon sens.

L'album : Negro es el poder.

Musiciens et invités :
Adrián Ceballos : batterie, percussions, chant
- Arturo Pueyo : clarinette, saxophone
- Javier Alonso : baglama acoustique et électrique, chant
- Sergio Ceballos : basse, bouzouki, percussions, chant
- Alex Pewlo : santour, tambûr
- Roberto Lorenzo Elekes : trombone
- Dario Santamaria : flûte
- Andrés Freites : percussions
- Rubén, Sara Islan et Demetrio Salas : chant

(1) More Irán (2015).
(2) Européenne et ottomane, pour les principales.
(3) Psyché.