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jeudi 4 juin 2020

L'Apprentie du philosophe

James Morrow : L'Apprentie du philosophe
The Philosopher's Apprentice (2008)
éd. Au Diable Vauvert, 2011
trad. Philippe Rouard, couv. Olivier Fontvieille

Lorsque Mason Ambrose, thésard en philosophie, accepte de faire l'éducation morale de Londa, fille d'une célèbre généticienne, il ignore quelles aberrantes surprises lui réserve le paradis tropical de sa mère. Là, entre des iguanes parlants et des arbres conscients, il tente d'inculquer à l'adolescente  les bases d'une conscience éthique. Un enseignement qui va bouleverser son existence et celle de l'humanité entière.
Né en 1947, diplômé de Harvard, auteur du fameux En remorquant Jéhovah, récompensé plusieurs fois par les prestigieux Prix Hugo et Nebula, James Morrow aime se décrire comme un « pèlerin ironique ». Ses romans humanistes et débridés, s'apparentent à des contes voltairiens, en plus drôles.
Avec l'érudition, la profondeur et l'humour auxquels il nous a déjà habitués dans ses autres romans, (1) James Morrow nous invite ici, outre à régler nos comptes avec Dieu qui, si on en parle, n'est pas véritablement convié ici, à débattre autour des notions de Bien et de Mal. Comment doter d'une morale une personne qui en serait dépourvue, cette ô combien difficile nécessité d'une même morale pour tout le monde si l'on veut faire société. Enfin, dans le cas où cette première étape serait passée, celle de comprendre pourquoi une morale est dévoyée aussi aisément qu'on a pu le constater de tous temps, partout.
Si les concepts, les réflexions et les fréquentes références à de nombreux philosophes peuvent échapper à des lecteurs n'ayant pas eu l'occasion de les manipuler, (2) le propos de l'auteur n'en est pas moins clair et, comme il m'a semblé que c'était également le cas dans ses autres romans, se conclue par les mêmes éternelles et lassantes questions auxquelles on ne répond jamais véritablement : à quoi joue-t-on et dans quel but ? (3)
D'une île qui évoque ouvertement celle du Dr Moreau, l'histoire de L'Apprentie du Philosophe bascule dans la critique politique sans perdre ses thématiques de vue, la mise en scène pouvant être facilement perçue comme parodique. (4)
Léger et profond, sombre mais parfois hilarant.
À mes yeux, aussi indispensable que les autres ouvrages de cet auteur.

(1) Celui-ci, bien sûr, mais tous valent le coup d'être lus attentivement.
(2) Je.
(3) Vous avez quatre heures.
(4) Ceci étant dit, il me semble que les clichés décrits à grands traits n'ont véritablement mauvaise presse que dans la littérature. Le nombre de clichés croisés quotidiennement dans la vraie vie et la quantité de situations absurdes m'indiquant qu'ils sont on ne peut plus crédibles et que les auteurs devraient moins hésiter à en coller partout, quoi que les lecteurs en pensent. (5)
(5) À l'heure où je rédige ce billet, je me surprends à me demander ce que penserait Londa de certains specimens actuels comme cet abruti qui propose d'interdire la capture d'images de flics dans les manifs, ou cet autre, qui vente les mérites d'une application qui, de l'avis d'un nombre croissant de personnes avisées (elles), ne servira à rien. Ou de ceux, plus discrets, que la bienveillance (quoi d'autre ?) pousse à aider Wikipédia en nettoyant certaines pages de contenus pouvant ternir leur sujet. Mais je ne pourrai jamais qu'imaginer des réponses et m'en satisfaire puisqu'elles sont miennes.

samedi 18 avril 2020

Le Mythe de la virilité

Olivia Gazalé : Le Mythe de la virilité
- Un piège pour les deux sexes
éd. Pocket, couv. Arno Breker, 2019

Et si, comme les femmes, les hommes étaient depuis toujours victimes du mythe de la virilité ? Pour asseoir sa domination sur le sexe féminin, l'homme a, dès les origines de la civilisation, théorisé la hiérarchie des sexes en faisant de la supériorité mâle le fondement de l'ordre social, religieux et sexuel. Un discours fondateur qui n'a pas seulement postulé l'infériorité essentielle de la femme, mais aussi celle de l'autre homme (l'étranger, le « sous-homme », le « pédéraste », « l'impuissant »...). Historiquement, ce mythe de la virilité a ainsi légitimé la minoration de la femme et l'oppression de l'homme par l'homme. Depuis un siècle, ce modèle de la toute-puissance guerrière, politique et sexuelle est en pleine déconstruction, au point que certains esprits nostalgiques déplorent une « crise de la virilité ».
Cependant si la virilité est aujourd'hui un mythe crépusculaire, il ne faut pas s'en alarmer, mais s'en réjouir. Car la réinvention actuelle des masculinités n'est pas seulement un progrès pour la cause des hommes, elle est l'avenir du féminisme.
Après avoir été séduit par les propos d'Olivia Gazalé (1) sur ce mythe qu'elle s'emploie à démonter méthodiquement, la lecture de cet essai confirme que ce dernier mériterait de prendre tout autant d'importance que celui-ci (2). Chez tout le monde.
D'une manière précise, sans indulgence et parfois avec humour alors que le sujet ne s'y prête pas, l'autrice décrit minutieusement les différentes étapes qui ont piégés les femmes et les hommes dans une compétition qui impose à chacun(e) des croyances et des actes qui ne relèvent que de l'absurde sinon de l'obscurantisme. Le ton employé par Olivia Gazalé, s'il n'allège pas le sujet abordé, permet de lire son ouvrage jusqu'au bout.
Sur une très large période, (3) l'autrice observe cette propension de l'homme à exploiter ses congénères, cite un grand nombre d'écrits qu'elle source abondamment et décortique les rouages de tous les comportements humains en tentant d'y trouver un sens. Et... en un sens, ça en a un puisque ça confirme que ça n'en a pas. (4)
Si les déjà convaincu(e)s ou certain(e)s qui se seraient interrogé(e)s sur cette question de « ce qui fait » les femmes et les hommes n'apprendront rien de vraiment nouveau, elles et ils pourront tout au moins se mettre à jour. Les déjà convaincu(e)s du contraire ou d'éventuel(le)s grincheux(euses) plus ou moins énervé(e)s, quant à elles et eux, y trouveront de quoi.
Cependant, aussi grand soit le soulagement de constater que certaines personnes sont convaincues par les idées défendues ici, il semble que le « combat » (hum...) est encore bien loin d'être gagné, l'observation du monde actuel poussant franchement à craindre le contraire. (5)
S'il provoque l'envie sérieuse de se plonger dans les nombreux ouvrages cités par l'autrice, celle de se procurer son premier livre est, elle, évidente.
(6)

(1) On peut l'entendre dans cette émission et dans cette conférence (déroulez), merci France Cul.
(2) Olivia Gazalé écrit d'ailleurs (page 433) : « L'éducation, tout est là, en effet. » Madame Belotti n'en disait pas moins !
(3) En gros, du « début » à la « fin ». De cette lointaine époque où le monde était perçu comme « magique » (ou bien « ensorcelé ») à aujourd'hui (qui ne nous voit pas beaucoup plus avancé(e)s, à vrai dire).
(4) Afin d'éviter toute confusion : je veux dire que ce sont les comportements humains qui n'ont pas de sens, pas le livre d'Olivia Gazalé.
(5) Il y a quelques jours, la radio confirmait quelques craintes quant à certaines conséquences provoquées par le confinement imposé aux populations : les dépôts de plainte pour violences ont augmenté de 30%. Et on s'amuse et on rigole, diraient certain(e)s.
(6) Tout au long de ce livre, j'ai pensé réécouter cette chanson de Barbara dans laquelle elle cause des hommes qui chialent. Après lecture et après recherche, je n'ai pas retrouvé cette chanson. L'ai-je rêvée ? Est-elle de quelqu'un(e) d'autre ? Quelqu'un(e) a-t-elle ou il rêvé comme moi cette chanson et saurait me l'indiquer ?

samedi 7 mars 2020

Mille petits riens

Jodi Picoult : Mille petits riens
Small Great Things (2016)
éd. Actes Sud, 2018
trad. Marie Chabin, couv. Vee Speers

Ruth est sage-femme depuis plus de vingt ans. C'est une employée modèle, appréciée de tous. Une mère dévouée. Au matin d'une belle journée d'octobre, Ruth est loin de se douter que sa vie est sur le point de basculer.
Pour Turk et Brittany, un jeune couple de suprémacistes blancs, ce devait être le plus beau moment de leur vie : celui de la naissance de leur premier enfant. Pourtant, dans quelques jour, ils repartiront de la maternité en deuil.
Kennedy est avocate de la défense publique. Le jour où elle rencontre une sage-femme noire accusée d'avoir tué le bébé d'un couple raciste, elle se dit qu'elle tient là sa première grande affaire. Mais ce n'est pas un combat gagné d'avance.
Émouvant et captivant, Mille petits riens aborde de front les questions du racisme et du vivre-ensemble dans une Amérique rongée par son histoire. Mais il montre aussi que c'est à travers les petites choses et les mains tendues qu'il est possible de trouver l'apaisement en vue d'une redemption.
Lorsqu'elle évoque le sujet de son roman, le racisme, Jodi Picoult explique qu'il « [...] est différent », que « c'est un sujet épineux, difficile à aborder, et [que] c'est la raison pour laquelle nous l'évitons la plupart du temps ». En effet, il l'est, nous en avons tous des exemples chaque jour sous les yeux et les discussions ayant lieu autour de ce sujet se terminent bien souvent, au mieux, de manière très abrupte.
Pour autant, avec un art consommé, l'autrice se confronte à cet exercice difficile et s'en sort, à mes yeux, de très belle manière. S'appuyant sur de très nombreuses années d'enquête, faisant preuve d'un grand tact et d'un sens de l'observation aiguë, elle s'emploie à décortiquer minutieusement les mécanismes du racisme et analyser une confrontation aussi imbécile qu'absurde. Une confrontation qui est pourtant alimentée et soutenue par un très grand nombre de personnes, (1) qui ne peut déboucher que sur une spirale infernale, quels que soient les registres employés.
Cette spirale, Jodi Picoult, l'illustre merveilleusement par une métaphore qu'elle met en scène dans un dialogue : « — J'ai l'impression de m'être trouvée juste en dessous d'une fenêtre ouverte au moment où quelqu'un jetait un bébé dans le vide. Je rattrape le bébé, bien sûr  qui ne le ferait pas ? Mais tout de suite après, un autre bébé passe par la fenêtre, alors je donne le premier à quelqu'un d'autre pour réceptionner le deuxième. Et ainsi de suite. En un clin d'œil, tout un tas de gens se mobilisent pour se passer les bébés pendant que je continue à assurer en les rattrapant chaque fois qu'ils tombent, mais merde, à la fin, personne ne se pose la question de savoir qui jette tous ces gamins par la fenêtre. » (2)
Et pourtant, elle tourne. Mais tellement mal !
À lire et à relire, même par ceux qui auront l'impression que Mille petits riens prêche des convaincus. Ici, il ne s'agit pas d'enfoncer des portes déjà ouvertes pour certains d'entre nous mais de s'employer en permanence à les maintenir ouvertes, pour le bien de tous. Certes, ça demande un effort de chacun. (3)

(1) De manière horriblement active comme idiotement passive.
(2) Page 591. À la fin de l'ouvrage, l'autrice indique qu'elle doit cette métaphore « au People's Institute for Survival and Beyond qui organise l'atelier Undoing Racism (Défaire le Racisme) financé par le Haymarket People's Fund de Boston [...] ». Merci à tous ! Jamais ce que je pense depuis toujours n'a été si bien formulé. J'adopte direct ! Et, sans que cela soit une bonne nouvelle, c'est applicable à presque tout ce qui se passe sur notre planète absurde. Nom de nom, arrêtons de jeter les bébés par les fenêtres ! D'autant plus que, trop souvent, les bébés peuvent bien s'éclater sur les trottoirs, personne n'en à rien à foutre. La seule peine provoquée étant de faire un pas de côté pour ne pas marcher dedans.
(3) Et un effort conséquent. Bien plus important que celui d'avoir à éviter de marcher dans les bébés éclatés sur les trottoirs.

jeudi 6 février 2020

Au-delà de Blade Runner

Mike Davis : Au-delà de Blade Runner
- Los Angeles et l'imagination du désastre
Beyond Blade Runner (1998)
éd. Allia, 2019
trad. Arnaud Pouillot, couv. ?

Blade Runner, le film de Ridley Scott, a imposé la vision futuriste et apocalyptique d'un Los Angeles dévasté, livré au chaos. Mais, d'après Mike Davis, le visage futur de la ville, dont tous les éléments sont déjà en place, sera moins spectaculaire et pourtant beaucoup plus effrayant. Véritable laboratoire social et urbanistique, Los Angeles préfigure le modèle des mégalopoles modernes : destruction de toute mixité sociale par le cloisonnement strict des populations dans des quartiers réservés, laissés, pour certain, à l'abandon et à la domination des gangs, tandis que les couches les plus aisées se « bunkerisent » grâce à la généralisation de la vidéosurveillance et des milices de sécurité privées. La ville vit désormais dans un état perpétuel de « guerre sociale de faible intensité », susceptible à tout moment d'éclater, comme lors des émeutes provoquées par le tabassage de Rodney King. À la fois sociologique, urbanistique et politique, l'essai de Mike Davis, qui s'appuie autant sur des statistiques précises que sur l'expérience personnelle de l'auteur, offre, au-delà du cas de Los Angeles, un portrait saisissant de l'Amérique contemporaine et des sociétés occidentales en général.
Petit ouvrage d'environ 150 pages qui m'aurait totalement échappé s'il ne m'avait pas été judicieusement signalé, Au-delà de Blade Runner ne constitue que le septième chapitre d'un autre essai, Ecology of Fear (1) et se penche donc sur le cas de Los Angeles, (2) faisant le tableau d'un désastre affligeant.
L'auteur pose un regard très pessimiste mais me paraissant néanmoins très réaliste sur cette ville, pousse le curseur et s'inquiète de son état futur, s'interroge sur les politiques menées qui montrent presque toujours ne jamais tenir compte de ce désastre, paraissent agir sciemment dans ce sens parfois. S'il s'appuie brièvement sur la SF, (3) c'est de manière pertinente, en comparant certaines images des œuvres avec ce qui se déroule et semble prendre forme sous ses yeux.
Après avoir été ouvrier, Mike Davis a entrepris de faire des études puis de porter différentes casquettes : écrivain, historien, professeur d'université et militant, entre autres choses plus intimes. (4)
Je vais à présent retourner me détendre et boire frais.

(1) Non traduit à ma connaissance, mais d'autres le sont.
(2) Bien que la description dépasse ces strictes frontières, comme l'indique le préambule.
(3) En comparant avec les images de Blade Runner, bien entendu, mais aussi, à ma grande joie, avec celles que décrit Octavia Butler dans La Parabole du semeur.
(4) D'autres renseignements sur la page Wiki consacrée à ce Monsieur où j'avais glané ceux-ci. Page où j'ai également pu trouver ce long et passionnant entretien avec lui, dans lequel, à mon sens, il se livre d'une manière particulièrement franche et honnête.

lundi 3 février 2020

Le Consentement

Vanessa Springora : Le Consentement
éd. Grasset, 2020

« Depuis tant d'années, je tourne en rond dans ma cage, mes rêves sont peuplés de meurtre et de vengeance. Jusqu'au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l'enfermer dans un livre. »
Séduite à l'âge de quatorze ans par un célèbre écrivain quinquagénaire, Vanessa Springora dépeint, trois décennies plus tard, l'emprise que cet homme a exercé sur elle et la trace durable de cette relation tout au long de sa vie de femme. Au-delà de son histoire intime, elle questionne dans ce récit magnifique les dérives d'une époque et la complaisance d'un milieu littéraire aveuglé par le talent et la notoriété.
Ce livre a déjà fait couler beaucoup d'encre. Dans l'ensemble, à ma grande surprise, une encre plutôt bienveillante, voire reconnaissante. Mais les craintes exprimées par l'autrice en fin d'ouvrage quant à la réception de son récit n'ont pas manqué de surgir malgré tout.
En effet, au-delà du sujet du récit, il n'est pas rare de lire et entendre qu'il ne s'agit-là que d'une opération commerciale opportuniste et uniquement motivée par le gain d'argent, d'un livre dénué de tout talent littéraire. (1) Par des personnes qui, en commentant de la sorte, (2) n'ont à mes yeux démontré que deux choses : l'ampleur de leur manque d'empathie et leur absence totale de réflexion.
À mon sens cet ouvrage est tout aussi nécessaire que celui-ci. Peut-être même qu'ils se complètent, beaucoup de passages m'ayant renvoyé aux réflexions que suggérait l'autre.
Aussi clair que court, le récit de Vanessa Springora revient sur cette période durant laquelle G. a profité de sa célébrité, de ses talents d'écrivain (3) et de tout l'impact que possède un homme de cinquante ans sur l'esprit d'un enfant de quatorze ans ou moins pour lui imposer ses volontés. L'autrice aligne les souvenirs, sur un ton qui m'a toujours semblé authentique. Et si certaines images sont un peu crues, j'ai été étonné par cette écriture toute de calme, de pudeur, sur un sujet qui ne s'y prêtait guère, ce récit cherchant à hurler sa colère à la face d'un monde absurdement sourd jusque-là.
Sourd, à mon grand désarroi, j'ai l'impression qu'il va le rester, même si j'espère que cette première voix poussera d'autres à se faire entendre. Pour dire. À une époque où de plus en plus de monde ne se prive plus de le faire, pour le pire comme pour le meilleur.
À mon sens, les interrogations de Vanessa Springora sont tout aussi légitimes que sa colère.
Et il m'a semblé que ce livre dépassait les « simples » cadres des milieux artistiques, du consentement sexuel et de la douleur que peut provoquer un être humain imposant ses envies à un autre, qui plus est si le second est très jeune. Il me semble constater chaque jour que les humains ne cessent d'agir comme ça, partout. (4)
En permanence. Parce qu'on a toujours fait comme ça. Au mieux parce qu'on a tous plus ou moins besoin d'être reconnus, au pire pour exercer une emprise sur nos congénères. Du plus brillant des artistes au dernier des incapables se trouvant désigné à la tête d'un groupe, dans toutes les couches de la population.
Pourtant, j'ai l'impression que, comme dans énormément de domaines, on ne cherche pas de solutions aux problèmes, on tente simplement de s'en protéger. (5)
Bon... Je pourrais parler de tout ça pendant des heures mais là, tout seul, c'est chiant.
Me reste à remercier cette dame de grand courage ainsi que la personne tout aussi hautement respectable qui a su la persuader de publier son récit.

(1) Sur cette question précise, outre le fait que je suis incapable d'analyser un « talent littéraire » (ce n'est pas mon métier), je trouve un peu gonflé de reprocher à un texte de ne pas être beau alors qu'il ne souhaitait qu'être franc, sincère, honnête... vrai. Et il m'a semblé que c'est ce qui m'a été donné à lire ici. Le délit de sale gueule semble avoir encore de beaux jours devant lui... 
(2) Parfois sans avoir lu Le Consentement ni même cherché à se renseigner davantage sur la question. À une époque où l'on entend nombre de voix louant les bienfaits de « la libération de la parole », puisque c'est ainsi qu'on prononce « dire » aujourd'hui.
(3) Voir note (1). En outre, je n'ai jamais lu une seule ligne de G. si ce n'est celles qui se sont évadées dans la presse dernièrement et d'autres trouvées dans le livre de Vanessa Springora.
(4) Du cadre de la famille jusqu'à celui d'un pays et dans une écrasante majorité. Les enfants n'ont que les adultes en exemples à ce qu'ils peuvent devenir. Pourquoi donc iraient-ils se comporter autrement que ce qu'ils ont sous les yeux ? Pourquoi n'écarquilleraient-ils pas les mirettes pour bien saisir toutes les nuances des paillettes qu'ils voient miroiter en permanence dans les pupilles des « grands » ?
(5) Cette bonne vieille « Nature Humaine » étant ce qu'elle est, que peut-on faire d'autre que s'en protéger ? (6) Mais qui est l'humain au juste ? C'est Vanessa Springora ou c'est ce porc de G. ?
(6) Ici, il s'agit de sexe, mais ailleurs ? On met un numéro de téléphone (pas toujours gratuit) pour répondre aux « rugosités » de la vie. On conseille de ne pas venir à la manif si on ne veut pas se prendre un CRS dans la gueule. Mais je m'égare...

lundi 6 janvier 2020

Chiens de guerre

Adrian Tchaikovsky : Chiens de guerre
Dogs of War (2017)
éd. Denoël, Lunes d'Encre, 2019
trad. Henry-Luc Planchat, couv. Aurélien Police

Je m'appelle Rex. Je suis un bon chien.
Rex est un bon chien. C'est un biomorphe, un animal génétiquement modifié, armé de fusils-mitrailleurs de très gros calibre et doté d'une voix synthétique créée pour instiller la peur. Avec Dragon, Miel et Abeilles, son escouade d'assaut multiforme, il intervient sur des zones de combat où les humains ne peuvent se risquer.
Rex est un bon chien. Il obéit aux ordres du Maître, qui lui désigne les ennemis. Et des ennemis, il y en a beaucoup. Mais qui sont-ils réellement ? Se pourrait-il que le Maître outrepasse ses droits ? Et si le Maître n'était plus là ?
Rex est un bon chien. Mais c'est surtout une arme de guerre hautement mortelle. Que se passerait-il s'il venait à se libérer de sa laisse ?
Après les araignées du futur lointain de Dans la toile du temps, Adrian Tchaikovsky crée un personnage de chien intelligent aussi dangereux qu'attachant. Il met ainsi en lumière les conséquences, notamment éthiques, des recherches en biotechnologie.
Pour ce second roman publié en France, (1) Tchaikovsky déplace son point de vue autour des nombreux thèmes qui lui sont chers. (2)
En effet, s'il commence brutalement par un récit de guerre, le roman se penche assez rapidement sur des questions complexes, éthiques et juridiques, usant de plusieurs points de vue pour mieux les cerner. Étant spécialisé dans le droit et juriste après des études de psychologie et de zoologie, l'auteur semble avoir tout en main pour aborder ces sujets, faisant de Chiens de guerre, roman somme toute assez court, un très riche moment de lecture pour qui s'intéresse un peu aux évolutions biotechnologiques, entre autres choses.
Au-delà de ces nombreux aspects, il m'a également semblé qu'Adrian Tchaikovsky s'interrogeait énormément au sujet de la pertinence et de la légitimité des ordres reçus d'une chaîne de commandement, de l'importance d'analyser par soi-même les contextes et les situations afin de mieux définir les motivations dont découlent ces ordres.
Bref, de se poser une ou deux paires de questions avant de hocher la tête avec enthousiasme, de dire « chef, oui chef ! » et de courir exécuter l'ordre donné en ne ressentant que le plaisir de le faire puisque c'est ce que l'on attend de vous.
Si Rex aime exécuter les ordres donnés par le Maître, c'est parce qu'il est un (bon) chien. Pour lui, remettre ces ordres en question, par nature, (3) c'est au mieux... compliqué sinon impossible. Cependant, sauf erreur de ma part, un grand nombre d'humains n'agissent pas différemment de Rex, certains par amour, d'autres pour de multiples raisons.
Adrian Tchaikovsky s'emploie d'ailleurs à humaniser son personnage tout au long du roman, brouillant les frontières afin de poser une question essentiellement humaine : est-il préférable de suivre un ordre après analyse plutôt que celui qui le donne sans chercher à savoir pourquoi ?

(1) Le premier, Dans la toile du temps, racontant une autre histoire et dont la suite devrait « prochainement » sortir chez le même éditeur (j'ai hâte !).
(2) J'emprunte la citation qui suit au camarade Apophis qui s'exprime bien mieux que moi (ici) à ce sujet. (Merci !) « Les thématiques balayées sont nombreuses et profondes, depuis les droits des intelligences non-humaines jusqu'à la responsabilité du créateur envers sa créature, en passant par la coexistence de divers types d'êtres pensants sur la même planète. Bref, pour qui connaît Tchaikovsky, une bonne partie du cocktail très réussi de [Dans la toile du temps]»
(3) Une nature décuplée par des implants et une chaîne hiérarchique artificiellement renforcée chez Rex.

lundi 9 décembre 2019

Ana Alcaide

Ana Alcaide : Viola de teclas
(2006 - Carlos Beceiro)
Avec son premier disque exclusivement instrumental, Viola de teclas, la musicienne espagnole Ana Alcaide (dont le parcours est tout aussi surprenant que remarquable) nous propose de découvrir cet instrument d'origine suédoise qu'est le nyckelharpa, au travers de musiques traditionnelles d'Espagne. (1)
Cependant, ce qui ressemble à une immense curiosité va amener Ana Alcaide à élargir son répertoire et son approche de la musique, les albums suivants présentant toujours plus de compositions, de mélanges des genres et une volonté notable d'emprunter à diverses cultures et époques.
C'est dès son second disque qu'elle s'exprime également par la voix, nous faisant immanquablement nous demander pourquoi elle ne l'avait pas fait plus tôt.
Parfois plus moderne, parfois là où on ne l'attendait pas (2), elle et les musiciens de talent qui l'entourent paraissent n'avoir de cesse d'aller à la rencontre des musiques du monde entier.
L'écoute attentive et répétée de ces cinq disques (3) me fait dire que nous ne sommes pas au bout de nos surprises et j'attends la suite avec impatience.
Merci Madame.

Les quatre premiers albums (4)

Musiciens et invités :
- Ana Alcaide : nyckelharpa, bendirrabeles (?), violon
Carlos Beceiro : viola braguesa, guitares, bouzouki, vielle à roue, cistre, baglama, pandereta, pandero, castagnettes 
- Luis Lozano : célesta, basse
- Pilar Bescós : claves

(1) Ceux que ça amuse (je), peuvent jouer à rechercher ces musiques interprétées par d'autres musiciens. C'est assez facile, on en retrouve à l'oreille ici ou , par exemple, mais il doit s'en trouver de nombreux autres ailleurs.
(2) Avec Tales of Pangea, elle s'invite au sein de l'ensemble Gotrasawala pour une excursion sur l'Île de Java, elle sera également en concert le 14 décembre à Madrid pour une ballade persane...
(3) Ainsi que celle des très nombreuses vidéos que l'on peut trouver ici ou sur son site.
(4) Le cinquième ne figurant pas sur Bandcamp, vous le trouverez sur le très copieux site de la dame.

mercredi 27 novembre 2019

E.A.R.

E.A.R. : A æ u å æ ø i æ å, æ i å u å æ ø i æ å ?
(2019 - autoproduction)
Enfin ! (1)
Le projet annoncé il y a au moins trois ans a trouvé son aboutissement sous la forme d'un double album aussi foudroyant que je l'espérais.
Le trio formé d'Efrén López, (2) Adrián Perales et Raül Bonell nous fait donc visiter son île et, avec ménagement, (3) nous entraîne dans des paysages sonores rarement rencontrés.
S'entourant de nombreux autres musiciens tout aussi talentueux, le groupe affiche une volonté de faire perdre toute notion de lieu ou d'époque à ses auditeurs, s'empare des traditions du monde, du rock, du metal et de musiques expérimentales pour mieux les mêler et n'exprimer au bout du compte que la plus simple des choses : l'amour de la musique. Si d'autres groupes ont l'excellente idée d'associer l'ancien et le nouveau, à mes oreilles, l'exercice n'a jamais été poussé aussi loin.
Pour de plus amples détails, je recommande vivement de lire intégralement la page Bandcamp du groupe : rarement d'aussi nombreuses informations sont données à lire au sujet d'un disque. Là, c'est complet, vous saurez tout sur tout. Qui joue quoi, qui compose quoi, dans quel morceau, les intentions et inspirations du groupe ainsi que, oui, même la signification du titre de l'album. Un nid d'informations grandement précieuses.
De mon côté, je savoure la chance d'être accueilli sur une île où l'on peut entendre de telles choses.

L'album

Musiciens et invités :
- Efrén López : vielle à roue, guitars, sitar, bağlama, chant,
erbanekudüm, bendir, zilgong, cymbales chinoises, kanjira
- Adrián Perales : batterie 
- Raül Bonell : warr guitar
- Kateřina Göttlichová : chant
Meira Segal : schäferpfeife, gaida
- Balladyna ↑ Witch : chant
- Eléonore Fourniau : chant
- Sylvain Barou : zurna, mey
- Iván López : chant
- Circo Montanari : tabla

Le rouge invitant à cliquer, je ne peux en abuser mais n'hésitez surtout pas à pousser la recherche sur tous les musiciens et les compositeurs qui n'apparaissent pas ici.

(1) Oui, bon... j'ai loupé cette sortie de bien neuf mois, mais... j'attendais depuis si longtemps !
(2) Son site a changé, je ne retrouve plus cette photo hallucinante qui présentait ses instruments posés sur un magnifique tapis...
(3) Commencer l'album par le second titre sur Bandcamp est sans doute l'un des meilleurs moyens. Ça tombe bien, c'est ce que le groupe suggère. On peut également voir une vidéo du même titre (Khronokrator / Xρονοκράτωρ) ici. (4)
(4) Ce qui induit une question : entendra-t-on un jour le disque de Meira Segal et de son groupe ? (Comme elle ne répond pas à son courrier, je me permets de poser la question ici.)

samedi 23 novembre 2019

Jardins de poussière

Ken Liu : Jardins de poussière
éd. Le Bélial' et 42 (Ellen Herzfeld et Dominique Martel), 2019
trad. Pierre-Paul Durastanti, couv. Aurélien Police

« Les yeux fermés, j'imagine les photons rebondissant entre les particules de poussière. L'imagine leurs chemins sinueux le long du dédale de surfaces vives, les pièges, les impasses, les cul-de-sac, les chausse-trappes. J'imagine Cigale qui accomplit sa rotation sous les étoiles, modifiant l'angle des rayons du soleil sur les panneaux. J'imagine les couleurs, changeantes, chatoyantes. Une nouvelle façon de voir... »
Né en 1976 à Lanzhou, en Chine, avant d'émigrer aux États-Unis à l'âge de onze ans, Ken Liu est titulaire d'un doctorat en droit (Harvard). On doit à ses activités de traducteur l'éclosion de la science-fiction chinoise aux yeux du monde. En tant qu'auteur, il dynamite la littérature de genres américaine – depuis une quinzaine d'années collectionnant distinctions et prix littéraires, dont le Hugo, le Nebula et le World Fantasy pour la seule « Ménagerie de papier », ce qui demeure unique à ce jour. Le recueil éponyme, paru aux éditions du Bélial', est par ailleurs lauréat du Grand Prix de l'Imaginaire, tandis que le court roman L'Homme qui mit fin à l'Histoire a achevé de le révéler au grand public. Jardins de poussière est son deuxième recueil à voir le jour en français. Sans équivalent en langue anglaise, réunissant vingt-cinq récits pour l'essentiel inédits, il célèbre un talent majeur et singulier à son sommet – un phénomène.
« Une nouvelle façon de voir » pourrait être une manière de décrire l'écriture de Ken Liu. Si elle n'est pas exactement « nouvelle » pour des lecteurs aguerris ayant l'habitude de lire de la science-fiction, elle est à coup sûr l'une de celles qui parviennent à transporter ceux-ci aussi loin en eux-mêmes qu'il est possible de le faire, proposant une multitude d'expériences de pensée toutes aussi fascinantes les unes que les autres.
S'il m'a semblé que les thèmes favoris de l'auteur restaient inchangés, (1) ce second recueil offre un large éventail d'idées brillantes et de réflexions profondes qui viennent compléter et enrichir celles déjà disponibles en français.
Ken Liu n'a de cesse de s'interroger, abordant énormément de sujets et n'hésitant jamais à les recouper. Ainsi, au fil des textes, les réflexions se croisent, « discutent » entre elles, se répondent, s'entraident. Ken Liu semblent considérer les textes comme il considère les humains, avec respect et bienveillance, dignes d'être écoutés. Tout du moins, ceux qu'il estime authentiques, (2) si j'ai bien compris.
L'architecture de ce second recueil, que l'on doit aux propres interrogations d'Ellen Herzfeld et Dominique Martel, au regard qu'ils posent sur ces textes, tout comme dans La Ménagerie de papier, permet de profiter pleinement du « propos général » de l'auteur, de savourer dans le moindre détail ce qu'il cherche à transmettre. Si chacun trouvera ce qu'il veut bien trouver ici en fonction de ses propres idées, et si Ken Liu n'impose jamais son point de vue, il ne se prive pas pour autant de le donner d'une manière qui m'apparaît aussi limpide qu'humaniste sur de très nombreux sujets qu'il qualifie lui-même d'obsessions.
Cependant, il ne perd jamais de vue qu'il a besoin de la participation des lecteurs pour partager ces réflexions, et il les invite aimablement « à collaborer avec [lui] sur [son travail], à combler les vides, à texturer l'ébauche », remerciant tout aussi aimablement ceux d'entre eux « qui acceptent de se tenir près de [lui] pour, ensemble, tirer du néant de nouveaux mondes ».
Merci pour le partage, Monsieur Liu. 
Si j'ai bien entendu des préférences pour certains textes, (3) la conclusion du billet présentant son premier recueil demeure inchangée : « Sans la moindre fausse note, Jardins de poussière confirme l'immense talent d'un auteur et, comme beaucoup d'autres lecteurs, je vais surveiller attentivement la moindre publication de ses écrits chez nous, dans l'attente d'un autre miracle : la parution d'un troisième recueil. »
Il ne me reste plus qu'à revêtir mon armure de patience et attendre le recueil suivant.

(1) La difficulté qu'éprouvent les humains à comprendre l'univers qui les entoure et à communiquer, prisonniers qu'ils sont de leurs outils de communication limités, privilégiant leurs certitudes au détriment de leurs doutes et questionnements.
(2) « Se soucier de son prochain, voilà ce qui nous rend authentiques. » (page 400)
(3) Dire lesquels n'aurait pas de sens à mes yeux, l'ensemble des textes participant à la qualité et la pertinence de chacun d'entre eux. Si les humains, pour la grande majorité qui ne le fait pas, pouvaient se comporter comme le font ces textes, à coup-sûr, l'univers serait « un peu plus doux, un peu plus chaud, un peu plus brillant ». Et ce, jusqu'à la toute fin.

mercredi 6 novembre 2019

La Fin du rêve

Philip Wylie : La Fin du rêve
The End of the Dream (1972)
éd. Le Livre de Poche, 1979
trad. Bruno Martin, couv. Gérard Ruffin

En cet été 2023, 90 p. 100 de la population a péri. Et il ne reste guère d'espoir pour les survivants. Oh ! non, il n'y a pas eu de conflit généralisé. La bombe, les gaz ou les virus n'ont pas été nécessaires.
Dès 1970, tout était joué. Tout s'est enchaîné puis déchaîné. Dès 1970, les pétroliers n'ont pas cessé de polluer les océans et les mers. Les rivières recueillaient chaque jour de nouveaux effluents toxiques. La Méditerranée agonisait. Les usines ne parvenaient plus à traiter les ordures. Les centrales ne savaient plus où mettre leurs déchets. Les lacs mouraient, les saisons devenaient folles. Dès 1970, le scénario était irréversible.
Ce livre totalement effrayant est le constat à la fois minutieux et convaincant du dernier demi-siècle de l'homme. Un livre testament qui, selon la critique américaine, doit être lu par tous ceux qui s'intéressent à la vie.
Ben oui, la question de l'écologie n'a pas commencé avec Greta...
Pour qu'un tel roman voie le jour en 1972, j'ai le sentiment que sa réflexion et ses inquiétudes reposent bel et bien sur quelque chose qui lui a précédé (de combien ? Dix, vingt ans ?). Il semble que ce soit effectivement le cas, si j'en crois l'avis (1) de Jean-Pierre Andrevon, puisque ce livre s'appuie principalement sur « les ouvrages de l'écologiste Barry Commoner »Qualifié de « froid et sans passion » et de « terrifiant de réalisme » par le même critique, le livre de Philip Wylie est en effet pénible à lire, surtout de nos jours, puisqu'il donne, à peu près à chacun de ses paragraphes, l'impression de lire l'actualité quotidienne de 2019. (2)
Il n'en demeure pas moins que, à mon sens, beaucoup de personnes gagneraient à le lire, principalement celles qui jouent à l'autruche ou, pire, augmentent et défendent leurs ressources monétaires à n'importe quel prix (!). Au moins, comprendraient-elles (3) que les colères de Greta Thunberg, cette jeune et courageuse dame, reposent elles aussi sur quelque chose qui leur a précédé. (4)
Une bonne chose que cette jeune dame soit née à notre époque, dans un endroit où elle peut encore s'exprimer. Plus tôt ou ailleurs, elle aurait atteint le bûcher bien avant la moindre assemblée nationale. Pour autant, si je ne connais pas d'autres objectifs à son action que ceux qu'elle déclare, je lui souhaite de tout cœur de survivre à cette tempête de merde (5) qu'elle ne mérite pas. Elle aura tout de même eu une réponse partielle à l'une de ses questions : visiblement, certains ont honte, au point d'en avoir l'écume aux lèvres.
Sera-t-elle écoutée ? Obtiendra-t-elle l'ombre de l'ombre d'un semblant de dialogue ? Je ne le pense pas, bien que je l'espère. (6) Si l'on pouvait demander aujourd'hui son avis sur la question à Philip Wylie, (7) peut-être se contenterait-il de nous renvoyer, avec une larme au coin de l'œil et un long soupir las, à son roman ? (8)
Comme le chantait l'autre Belge : « Faut vous dire, Monsieur, que chez ces gens-là, on ne cause pas, Monsieur, on ne cause pas... On compte. »

(1) Ici, en bas.
(2) « Coïncidence : le même jour, le ministère de la Transition écologique publiait le rapport dans lequel, tous les quatre ans, il dresse l'état des lieux de l'environnement. C'est accablant. Il n'y a pas que l'air pollué. Il n'y a pas que la biodiversité, avec 18 % des espèces évaluées par les scientifiques éteintes ou menacées, et les habitats naturels massivement dégradés. Il y a aussi les eaux souterraines bourrées de pesticides, de nitrates, de médicaments, de perturbateurs endocriniens. Et les émissions de CO2, qui pulvérisent les scores : 4,9 tonnes par an et par habitant, alors qu'il ne faudrait pas dépasser 2.8 tonnes pour tenir l'objectif (pourtant timide) du Giec. » (Le Canard enchaîné, mercredi 30 octobre 2019, pardon pour cet emprunt.)
(3) Oui, gardons espoir ! Hum...
(4) « Quand le sage désigne la Lune... », patin couffin.
(5) Au lendemain de la rédaction de ce billet, je découvre celui-ci. Allez zou, faut que je passe à la douche, j'ai plein de gerbe sur mon pull...
(6) On a les contradictions qu'on peut...
(7) John Brunner s'amuse également, dans la préface à ce livre, à prêter ses mots à l'auteur, de la manière suivante : « Oui, j'ai bien dit, et je répète encore plus fort : VOTRE FAÇON DE FAIRE LE MONDE. Comme vous continuez à le faire. Si vous avez l'âge de lire ces caractères d'imprimerie, vous êtes assez grand garçon pour porter, au moins en partie, la responsabilité du merdier dans lequel nous pataugeons. Je crois que c'est là ce que Wylie aurait aimé vous dire lui-même. Sinon, il n'aurait pas écrit un livre comme celui-ci juste au terme de sa vie. » (Quel grossier personnage !)
(8) « Naturellement, en 1970, le public n'avait pas saisi cette simple évidence que son intérêt subit pour le nettoyage de son environnement était en conflit direct avec les marchandises, services ou produit national brut qu'il achetait ou utilisait à une cadence sans cesse croissante, qu'il n'avait d'ailleurs aucune intention de freiner. »